Auteur: Aures
Date: 2013-09-29 19:28:22
Dans son étude sur la Kahina, in EI2, le distingué historien tunisien Mohamed Tabli écrtit::
"Même hésitation au sujet de son ascendance; elle serait la fille de Tātīt, ou encore de Mātiya (= Mathias, Mathieu) fils de Tīfān (= Théophane). Al-Kāhina serait-elle donc de ces Berbères de sang mêlé, issus de mariages mixtes? Cela contribuerait à expliquer l'autorité qu'elle exerça non seulement sur ses compatriotes mais aussi sur les Byzantins. Cette hypothèse est d'autant plus plausible que plusieurs autres indices la confirment.Al-Kāhina aurait contracté elle-même mariage avec un Grec. Elle avait en effet, nous assure-t-on, deux fils : l'un d'ascendance berbère, l'autre de père grec (Yūnānī)."
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Études scientifiques ou science fiction?
I- À l'absurde :
Jusqu'à présent et à ma connaissance, il n'y a aucun académicien qui a remet en question les analyses, de l'historien Mohamed Tabli, relatives à la généalogie de la Kahina émanant de son ascendance paternelle grecque : « elle serait la fille de Mathias fils de Théophane »
Bien au contraire, car d'après un document vidéo se trouvant sur Youtube, il existerait des preuves numismatiques corroborant l'hypothèse de cette ascendance hellénique.
En fait, on prétend trouver, sur le site byzantin de Ghassira (?), des pièces de monnaie à l'effigie de la Kahina, représentant son image à l'avers, redoublée au revers par celle l'empereur byzantin Constantin IV, le tout est accompagné de leur légende, autrement dit : de leur carte d'identité! En plus, la découverte aurait été soutenue par des études numismatiques! …….. MAIS ces lesdites études sont-elles réelles ou fictives?
Il est généralement reconnu que seuls les membres de la famille d'un souverain aient le droit d'être représenté au revers d'une pièce de monnaie, ie. la femme du souverain/la reine, sa fille, son fils, etc. Dans les autres cas, ce sont plutôt ses emblèmes qui étaient exposés au même revers : couronne, lion, cheval, sabre, capricorne, croissant, épis de blé, etc.
Quant à l'avers de la pièce, il était réservé à l'image du souverain. En d'autres mots, il n'y avait pas de place pour les étrangers sur ces pièces de monnaie, à savoir pour les gouverneurs, les alliés ou les vassaux du souverain.
Bref, l'avers était réservé au pouvoir, au chef, tandis que le revers était dédié à la parenté ou aux emblèmes.
Supposons que les pièces en question sont authentiques. Dans ce cas, le paragraphe précédent, résumant quelques principes numismatiques élémentaires de l'époque byzantine, nous oblige à poser les questions suivantes :
Qu'est ce qui justifierait la présence de la Kahina et de l'Empreur, l'ennemi byzantin, sur une même pièce de monnaie?
Pourquoi la Kahina a-t-elle fait cet honneur à un ennemi au point de le représenter à l'avers de sa propre monnaie? Est-il son mari grec? Est-elle la fille de l'Empereur? Est-il le fils de la Kahina? Sont-ils du même sang, de la même famille? Etc.
Il est inutile d'élaborer plus (probablement que je le ferai une autre fois dans un message distinct afin de mieux mettre en évidence l'absurdité de cette "trouvaille"), mais pour le moment, disons tout simplement que "le raisonnement par l'absurde" nous amène à : "un lien du sang entre la Kahina et l'empereur Constantin IV pourrait justifier leur présence sur ces présumées pièces de monde". Donc, c'est un témoignage implicite à l'hypothèse de Talbi
En d'autres mots : si de telles pièces existaient alors la Kahina serait de la famille de Constantin IV … or, c'est impossible
II- Commentaires :
1- L'hypothèse de Talbi : à défaut de s'attaquer aux analyses de l'éminent Med Talbi, plusieurs auteurs ont reconsidéré la fiabilité et l'authenticité de la généalogie relatée par Ibn Khaldoun. C'est le cas, entre autres, de l'historien Yves Moderan dans ses études critiques sur la Kahina. Selon lui, « la généalogie et l'histoire étaient devenues des instruments politiques, que les tribus configuraient en fonction de leurs intérêts immédiat ». La généalogie attribuée à la Kahina n'a pas échappé à cette règle! ( Voy. Note1)
Un autre consensus qui expliquerait encore mieux l'inclusion des noms grecs dans la généalogie de la Kahina est développé par Mme J. Dakhlia. Elle le nomme : le rejet historique de l'époque El-Jahiliya, elle lui consacre un chapitre entier (Cf. son livre : L'oubli de la cité, chap1, pp.43-67. Sinon, une version du même chapitre est disponible en ligne sous le titre: Des prophètes à la nation – Mémoire des temps anté-islamiques au Maghreb).
Ce "consensus" consiste à nier la moindre filiation avec l'époque El-Jahiliya, c'est-à-dire le rejet de toute l'histoire, la mémoire et les personnalités de l'Afrique du Nord avant l'arrivée de l'Islam. L'auteur étaye ces analyses par des récits dans lesquelles il faudrait toujours garder ses distances en se dissociant intégralement des personnalités historiques et des héros de la Tamazgha: ils sont représentés comme des étrangers à la région et à la population locale, jamais comme des ancêtres!
D'ailleurs, elle écrit : « À prendre à la lettre leurs récits, nous serions en droit de penser que la Tunisie et l'Afrique du Nord d'avant la conquête musulmane étaient une terre vide»
Justement, c'est de ce type de récits, de tradition orale, combiné au principe de "la généalogie au service de la politique", que les généalogistes de la Kahina ont puisé leur information, et par suite reportée par Ibn Khaldoun. Donc d'après ce qui précède, il est tout a fait plausible que la généalogie de la Kahina soit douteuse!
2- Les études numismatiques et les pièces à l'effigie de la Kahina: je préfère court-circuiter cette section, car avant de la commenter il faudrait auparavant confirmer l'authenticité et l'existence des pièces en question ainsi que les présumées études universitaires.
À mon grand regret et malgré mes recherches, je dois avouer que je n'ai jamais pu tomber sur une mention quelconque concernant cette découverte, ni dans les revues spécialisées ni dans aucun ouvrage savant traitant de la numismatique nord-africaine ou byzantine!
Ce n'est pas tout, car :
- On ignore même les noms des archéologues et des numismates qui ont travaillé sur la phase d'identification de ces pièces de monnaie.
- Idem pour le comité et l'université qui ont officialisé cette découverte.
- Aucun communiqué de presse,
- Etc.
Donc, jusqu'à preuve du contraire, je continuerai à croire que les pièces et les présumées études scientifiques relèvent plutôt de la fiction que de la réalité.
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Notes et lectures complémentaires :
A- Étude critique d'Yves Moderan sur la généalogie de la kahina (Encyclopédie berbère, Vol. 27, pp .4104-4105)
Kahena est un nom arabe qui paraît bien n'avoir été qu'un surnom, « la devineresse », manifestement en rapport avec les dons prophétiques que prêtent à la reine les auteurs musulmans à partir d'Ibn Abd al-Hakam (mort en 871). Ce nom reste en tout cas unique dans toutes nos sources jusqu'à Ibn Khaldûn, qui soudainement, à la fin du XIVe siècle, indique d'abord que son vrai nom était Dihya, puis, en deux passages différents, lui attribue une généalogie remontant jusqu'à sept générations en arrière : elle aurait été « fille de Tabeta (ou Mâtiya), fils de Tifan (ou Nîcan), fils de Baoura, fils de Mes-Kesri, fils d'Afred, fils d'Ousîla, fils de Guerao » (trad. De Slane, t. III, p. 193). Cette famille aurait dirigé les Djeraoua, tribu alors à la tête des Botr, deux ethnonymes jusque-là jamais mis en relation avec la résistance berbère.
Que penser de telles informations apparues si tardivement ? Le fait qu'elles aient été plus ou moins fidèlement reprises ensuite par d'autres auteurs arabes comme Ibn Abî Dînâr al-Kairouani ne prouve évidemment rien. Inversement, le caractère tardif du Kitâb al-Ibar n'est pas en soi un facteur d'infériorité : les éditeurs de textes anciens et médiévaux savent bien qu'un manuscrit du XVe siècle issu directement d'un codex du IXe siècle peut souvent s'avérer supérieur par ses leçons à un document du Xe siècle déjà contaminé par trop de fautes. De la même manière, un historien du XVe siècle a pu trouver chez un compilateur antérieur des traditions plus anciennes et plus proches des événements du VIIe siècle qu'un auteur du IXe siècle. Le problème posé est simplement celui des sources d'Ibn Khaldûn, et de la valeur à leur accorder.
Or, dans le second de ses paragraphes sur la Kahena, qui est inséré dans une notice sur les Djeraoua, l'historien indique, avec une précision sur l'âge de la Kahena (« elle a vécu cent vingt-sept ans »), le nom d'un de ses informateurs: « Hâni ibn Bakour al-Dârisî ». Le personnage est connu : c'est un de ces généalogistes berbères qui fleurirent en Espagne ou au contact de l'Espagne aux Xe et XIe siècles. Et parallèlement, et on l'a trop peu remarqué, le premier des ascendants dans la généalogie de la Kahena, Guerao, n'est autre que l'ancêtre éponyme et évidemment mythique de la tribu des Djeraoua (Ibn Khaldûn le dit d'ailleurs lui-même peu avant). Manifestement, et ce n'est pas une surprise au regard d'autres chapitres d'Ibn Khaldûn sur la conquête, tout ce qui, à propos du nom et de la tribu de la Kahena, est original et singulier dans le Kitâb al-Ibar provient donc très probablement de ces généalogistes. Certes, ceux-ci ont pu, lorsqu'ils rédigèrent leurs ouvrages, s'appuyer sur des traditions orales. Mais on sait que bien d'autres facteurs, propres au contexte des Xe et XIe siècles, ont aussi influé sur le contenu de leurs affirmations. La généalogie et l'histoire étaient alors devenues des instruments politiques, que les tribus configuraient en fonction de leurs intérêts immédiats. Or le mythe de la Kahena était tel, dès le Xe siècle, qu'il se prêtait à toutes les récupérations. Les habitants du Maghreb avaient déjà, en effet, tendance à retrouver les traces de la reine un peu partout : Al-Bakrî rapporte ainsi une légende faisant de l'amphithéâtre d'El-Djem « le château de la Kahena » ; il note même à propos de Ghadamès, en plein Sahara: « on y voit des souterrains que la Kahena, celle qui s'était montrée en Ifrîqiyya, avait employés comme prison ». Et Al-Tidjânî, de son côté, rapporte la même tradition sur El-Djem, mais en appelant la reine « la Kahena des Lawâta ». Or, si les Lawâta avaient tenté de le faire, comment exclure que les Djeraoua n'aient pas cherché à annexer eux-aussi le souvenir de la Kahena à leur histoire, alors même que leur nom n'apparaissait pas, en fait, dans les événements du VIIe siècle ? On sait bien que, dès avant cette époque, d'autres tribus berbères n'avaient pas hésité à s'inventer une origine yéménite. De la même manière, beaucoup d'indices suggèrent, comme le soupçonnait déjà W. Marçais, que la signification exacte du nom Botr et l'importance réelle du groupe ainsi dénommé n'avaient au VIIe siècle probablement que peu de rapports avec ce que l'auteur du Kitâb al-Ibar décrit en son temps : chez Ibn Abd al-Hakam et Al-Mâlikî, par exemple, les seuls Botr mentionnés dans les événements des années 690 sont les Libyens de Cyrénaïque enrôlés dans l'armée arabe, et jamais les hommes de la Kahena [...]. Comment faire confiance, dans de telles conditions, à ces sources généalogiques ? N'est-il pas temps de reconnaître, enfin, que celles-ci nous informent bien plus sur les enjeux idéologiques et politiques de l'époque où elles furent rédigées que sur le passé pré-arabe du Maghreb ?
Mais dès lors, si l'on renonce une fois pour toutes au mythe, d'ailleurs forgé par l'historiographie coloniale, d'un Ibn Khaldûn « au génie absolument à part, en avance de plusieurs siècles sur son temps », si l'on s'interroge sur ses sources, et surtout si l'on n'oublie pas l'essentiel, à savoir que tous les historiens arabes anciens, y compris Al-Mâlikî, ne disent pas un mot de Dihya et des Djeraoua (ignorés aussi des géographes), la fragilité de tous les essais modernes sur l'identité de la Kahena apparaît dans sa brutale réalité. On peut, certes, à partir d'une conjecture retrouvant derrière les si incertains Matiya et Tifan deux noms grecs (Mathias et Théophane), se risquer à lui prêter une ascendance paternelle romaine, et à en faire « une de ces Berbères de sang mêlé » (M. Talbi) ; on peut aussi se livrer à des spéculations sur l'émergence nouvelle de Djeraoua totalement inconnus auparavant; mais tout cela, sans parler d'autres interprétations plus romanesques ou franchement fantaisistes, ne peut sortir du domaine de la pure hypothèse. Mieux vaut, à notre sens, s'en tenir aux informations données par les sources des IXe-XIIIe siècles : la Kahena avait d'abord été « la reine de l'Aurès », avant de devenir « la reine des Berbères de l'Ifrîqiyya », nom que lui donnent simplement les textes les plus anciens (les sources d'Elie Bar-Sinaya, Ibn Abd al-Hakam et Al-Balâdhûrî) [...]
B- Messages connexes : ( Ils sont disponibles sur ce forum)
1- À propos du nom « Kahina »
2- Le site archéologique de Ghassira et la légende de la ville byzintine
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