Auteur: Aures
Date: 2012-04-13 14:11:21
Les travaux du berbérisant Edmond Destaing II ( la première partie de ce thème est postée sous le titre: Destaing Edmond - Étude sur la Tachelhit du Sous )
Awras a écrit « En 1915, profitant de sa mobilisation au Maroc, DESTAING s'efforce, avec l'appui des autorités militaires, d'amasser le plus possible de matériaux sur les dialectes berbères marocains, et plus particulièrement sur ceux de la région de Sefrou. Un des premiers résultats de ce travail est la parution, en 1920, d'une étude, modèle du genre, sur le dialecte berbère des Aït Seghrouchen du Moyen Atlas marocain...»
Voici le livre en question ainsi qu’un CR et… Bonne Lecture
1) Destaing Edmond, Étude sur le dialecte berbère des Aït Seghrouchen (Moyen-Atlas marocain), Paris, 1920
- L'url du livre: mediafire(point)com/?x1obgr9jiz9iqto
C’est une monographie linguistique de plus de 500 pages. Elle est structurée de la façon suivante:
I. La vie des Ayt Sgherouchen, 86 pages (repères géographiques, noms des fractions, culture, assemblées, fêtes, jeux, élevage, industrie, habitation, etc.)
II. Étude linguistique : phonétique, morphologie, syntaxe (c’est la partie principale du livre, plus de 300 pages)
III. Textes berbères (environ 35 textes en tamazight – descriptions, dialogues, contes, etc.)
2) L. Brunot L., « Ed. DESTAING. - Étude sur le dialecte berbère des Aït Seghrouchen », Hesperis, 1921, pp.487-490
- L'url du compte redu: mediafire(point)com/?3r2cfmli9v89jbj
- A noter que les deux livres berbères mentionnés dans le Compte-rendu , à savoir: Étude sur les dialectes du Rif & élude sur le dialecte berbère des Ntifa, seront mis en ligne sous peu.
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Compte-rendu : Étude sur le dialecte berbère des Aït Seghrouchen
(Introduction)
M. Destaing a mis à profit un trop court séjour au Maroc en 1915, pour étudier le parler d'une importante tribu berbère du Moyen Atlas, les Aït Seghrouchen. II donne de ce parler une description complète, et en fait l'objet d'une monographie définitive.
Le choix de ce dialecte est excellent à plusieurs points de vue : les Aït Seghrouchen forment une tribu nombreuse, mais dispersée en « une série d’îlots d'étendue très variable, assez éloignés les uns des autres, enclavés parfois dans le territoire d'une autre tribu » (p.III); leur dialecte a donc un domaine étendu; et, à n'envisager que le côté purement linguistique, il mérite d'être l'objet d'une étude sérieuse, car il a tous les caractères des parlers du groupe linguistique du nord marocain, dont la physionomie est très particulière.
Enfin, il faut remercier M. Destaing de consacrer ses efforts aux dialectes berbères du Maroc. Ceux-ci, comme on le sait, sont aussi nombreux et varies que peu étudiés; aussi les berbérisants du Maroc accueillent-ils avec une joie sincère tout ouvrage qui étend l'aire de leurs connaissances, surtout quand l'auteur est Francais, c'est-à-dire clair et accessible.
(Étude linguistique)
La monographie que donne M. Destaing suit le plan qui s'impose à toute étude linguistique scientifiquement menée : phonétique, morphologie, syntaxe, textes.
Ce qui frappe dans la phonétique du dialecte des Aït Seghrouchen, c'est la quantité de consonnes spirantes existant, à côté des occlusives correspondantes: b. t, ṭ, ḍ, k, g. Les liquides l et r se présentent sous trois aspects : normales, emphatiques, peu vibrées (p n'apparaît que dans le langage des enfants, et c'est là un caractère commun avec les dialectes arabes des villes.)
Ce ample aperçu du consonantisme du dialecte indique l’usure caractéristique qui le rapproche de celui des dialectes du Rif (cf. Biarnay, Étude sur les dialectes du Rif, Paris, 1917), sans qu'il aille cependant aussi loin dans la désagrégation des consonnes. Les permutations de consonnes font, dans la monographie de M. Destaing, l'objet d'un court chapitre. Dans l'étude des dialectes arabes, on note ces permutations en prenant l'arabe classique comme patron; on n'a point le même avantage pour le berbère, et force est de comparer les dialectes entre eux. M. Destaing prend son terme de comparaison dans le Sous; il a ainsi deux dialectes éloignés, mais tous deux marocains; il a marqué des différences qui peuvent servir à un classement.
L'auteur n'a pas abordé la question troublante de l'accent tonique et on ne saurait lui en faire un reproche. II existe plusieurs accents : accent d'intensité, accent tonique, accent de phrase, qui parfois portent sur da même syllabe, parfois aussi s'égrènent tout le long de la phrase. M. Laoust, dans son élude sur le dialecte berbère des Ntifa, (Paris, 1918), parle d'un seul accent, et avoue que « l'accent glisse, avance ou recule selon les besoins, pour mettre en valeur une syllabe plutôt qu'une autre» (p.46). Malgré quelques remarques justes, mais trop restreintes, de cet auteur, la question de l'accentuation en berbère reste entière. Elle l'est d'ailleurs aussi bien en arabe dialectal : Fischer et Lüderitz ne se sont pas mis d'accord là-dessus. En somme, une oreille indigène exercée peut noter I'accent d'intensité; mais il est difficile, pour ne pas dire impossible à un européen, de déterminer les règles de l'accentuation. À mon avis et c'est là une simple hypothèse que je n'ai pu vérifier qu'imparfaitement, il existe une question de rythme de la phrase qui conditionne l'accentuation. Ce n'est donc pas dans le mot, ni même dans le complexe, qu'il faut rechercher un accent. M. Destaing à bien fait d'éviter d'aborder l'étude de l'accentuation, étude qui n'est pas encore assez poussée pour figurer dans une monographie dialectale.
Arrivons à la morphologie. L'auteur étudie d'abord le verbe, comme c'est logique de le faire. Le berbère n'est pas une langue si radicalement différente des autres qu'on ne puisse lui appliquer les méthodes généralement adoptées en linguistique, méthodes qui prétendent à juste titre que le verbe est le mot essentiel et que sa place est en tête dans l'étude de la morphologie. M. Destaing classe ces verbes d'après la forme qu'ils ont à l'impératif et, ce faisant, il suit la méthode que M. René Basset a instaurée dans les études dialectales berbères. On ne se rend pas assez compte de l'utilité qu'il y aurait à adopter la même méthode pour les études d'arabe dialectal. En arabe dialectal comme en berbère, c’est l'impératif qui présente le verbe sous sa forme la plus simple, et c'est d'après l'impératif que se construisent les autres temps. Je crois l'avoir démontré pratiquement dans un ouvrage récent dont j'espère que le fond excusera la forme (Yallah! ou l'arabe sans mystère, Paris, Larose, 1921). J'y ai démontré aussi que des irregu1arités verbales, grâce à cette méthode, se réduisent à fort peu de chose. Je reste convaincu que l'étude de l'arabe classique serait considérablement éclaircie si l'on voulait rompre une bonne fois avec les grammairiens arabes et lui appliquer comme au berbère les méthodes d'une saine linguistique. L’étude du berbère a eu l'avantage de n'avoir pas à subir le poids des grammairiens trop absorbé par l'aspect graphique des mots, complètement ignorants du rô1e de la phonétique.
Les verbes du dialecte des Aït Seghrouchen se présentent sous une vingtaine de formes simples, plus les formes dérivées : causative, conative, habituelle, négative, passive (avec t préfixe comme en arabe dialectal). On doit être reconnaissant à M. Destaing d'avoir bien voulu appeler ces formes par leur nom, par un nom qui indique clairement leur sens, plutôt que par des chiffres romains. À propos de la conjugaison, je ne ferai qu'une observation. L'emploi de termes tels qu'aoriste, prétérit, parfait et imparfait laisse quelque confusion dans I'esprit. M. Laoust a employé quelques-uns de ces termes également et je dois supposer que la chose est nécessaire. Je regrette cependant qu'on soit obligé de se servir de terminologies qui correspondent à des grammaires différentes, grecque, latine et française.
Le reste de la morphologie, nom, pronom, adjectif, particule est traité complètement et clairement.
(Textes berbères)
Les textes qui suivent l'exposé de la phonétique et de la morphologie en sont le complément nécessaire. Ceux de M. Destaing sont variés et abordent tous les sujets intéressant la vie matérielle et morale du Berbère. Les dialogues sont utiles non pas seulement au fonctionnaire ou à l’officier, mais au linguiste lui-même qui saisit le parler sous sa forme la plus vivante. Quelques textes ont leur traduction dans la notice d'introduction; d'autres restent sans traduction : il faudrait le regretter s'i1s n'étaient heureusement très peu nombreux; le système qui consiste à donner des textes sans leur traduction peut répondre à des intentions pédagogiques ou autres qu'il n 'y a pas lieu de juger, mais il nuit toujours à un travail vraiment scientifique.
(La vie tribale des Ayt Sgherouchen)
L'auteur a fait précéder son étude linguistique d'une notice sur la tribu des Aït Seghrouchen, notice qui s'intéresse à l'habitat, aux moeurs familiales et sociales, aux jeux, à la religion. C'est là un procédé très louable. II consiste à tracer d'abord dans ses grandes lignes les choses et la vie qu'exprime le dialecte. Ce procédé permet également de ne pas mêler au cours de l'ouvrage des données ethnographiques aux études linguistiques. D'ailleurs, M. Destaing n'a pas abusé de l’occasion qui se présentait à lui de pénétrer dans le domaine ethnographique. II s'est contenté de donner les grandes lignes de la vie tribale, sans entrer dans des détails et des explications toujours hasardeuses pour qui n'est pas spécialiste. .
(Conclusion)
Si l'auteur avait donné un index des mots cités dans son ouvrage, analogue à celui de M. M. Cohen dans son Parler des Juifs d'Alger, il aurait rendu un grand service à la lexicographie marocaine. Je reconnais que c'était difficile à faire et je l'approuve de traiter les dialectes du Sous, qu'il étudie en ce moment, en plusieurs volumes: dictionnaires d'une part, grammaire d'autre part.
En somme, l’étude de M. Destaing est une excellente monographie linguistique. Nous manquons d'excellentes monographies linguistiques sur le Maroc berbère qui offre des sujets de travail à profusion. Depuis 1918, date à laquelle a paru l'étude de M. Laoust sur les Ntifa (Note, ndlr), la dialectologie berbère marocaine semblait abandonnée. Il faut féliciter et remercier M. Destaing de nous donner des études approfondies et solides comme celle qu'il a consacrée aux Aït Sgherouchen.
L. BRUNOT.
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