Auteur: Falek
Date: 2014-01-06 12:26:32
Awrès a écris:
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> AURES in ENCYCLOPEDIE BERBERE
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> 8- L'Aurès sous l'administration française (suite)
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> La présence française et ses contraintes.
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> Dans le massif aurasien la présence française tarda à se
> manifester et elle ne fut jamais nombreuse, étant
> essentiellement représentée par quelques dizaines d'agents
> administratifs divers.
>
> C'est seulement à partir de 1885, année où une grande partie
> du Sud constantinois fut détaché du territoire militaire pour
> constituer un arrondissement dont le chef lieu fut la ville
> neuve de Batna, que l'administration française commença à
> pénétrer l'Aurès avec la création des communes mixtes d'Aïn
> Touta, de l'Aurès proprement dit et de Khenchela; ces deux
> dernières d'abord très réduites en superficie, car c'est en
> 1912 qu'elles devaient connaître leur complète extension
> (correspondant à une zone de parler chaouïa) avec le
> rattachement à la commune mixte de l'Aurès des tribus de
> l'Ahmar Khaddou et à la commune mixte de Khenchela des tribus
> des Beni Barbar.
> Mais comme il n'y avait alors aucune voie de pénétration, le
> siège de ces deux communes mixtes fut fixé à la périphérie, à
> Tazoult (Lambèse) où elle resterait 27 ans, pour la première,
> et à Khenchela où elle resterait définitivement pour la
> seconde.
>
> De la sorte, les tribus aurasiennes, isolées dans leurs
> vallées ont connu à cette époque des années de presque total
> abandon et par conséquent de très grande liberté, la seule
> obligation à laquelle elles se soient trouvées soumises et
> qu'elles paraissent avoir acceptées, sans beaucoup de
> résistance, ayant été le paiement de l'impôt.
>
> La France va donc administrer l'Aurès de très loin, et ses
> représentants locaux vont souffrir d'une réforme bien
> inopportune puisqu'ici sa finalité n'a pas été le
> développement de la colonisation foncière : il s'agit de la
> suppression des tribus et de la création de douars. Les
> tribus des Ouled Abdi et des Ouled Daoud, par exemple, vont
> donner naissance à neuf douars.
>
> Autant un tel découpage était acceptable et facile à réaliser
> en région sédentaire où la cellule de base est le village,
> autant il était inconcevable en région nomade.
> Ainsi on n'a pas hésité à couper en trois le territoire des
> Ouled Daoud (Touaba) alors que les différentes fractions
> touaba avaient toutes des droits sur sa totalité (par
> conséquent du Tell au Sahara) et que leurs greniers
> collectifs se trouvaient concentrés à proximité de l'actuelle
> ville d'Arris.
> La transhumance des Touaba les amena donc à dépendre des
> trois caïds des trois douars et par conséquent de subir leurs
> exigences tant qu'ils n'eurent pas abandonné la vie nomade,
> ce qui ne se réaliserait pas entièrement avant les années qui
> suivirent la fin de la première guerre mondiale.
>
> D'une manière assez surprenante ce n'est pas sous l'uniforme
> des administrateurs, mais sous la robe des Pères blancs que
> se manifesta d'abord la présence française : ceux-ci, en
> effet, arrivèrent dans la vallée supérieure de l'oued Labiod,
> chez les Touaba, en 1893.
>
> Depuis quelques années déjà, la Société des Missionnaires
> d'Afrique souhaitait s'installer dans l'Aurès, terre
> berbérophone, censée plus ouverte à une éventuelle
> évangélisation. L'occasion lui fut donnée lorsque le
> gouverneur général Cambon eut envisagé de créer trois
> hôpitaux indigènes et de les confier aux missionnaires.
> Restait à trouver l'un des emplacements dans cette région. Au
> début de l'été la haute vallée de l'oued El Abiod, aux
> environs d'Arris est un lieu enchanteur. Or il se trouvait
> qu'à proximité d'une dizaine de guelaa qui donneraient
> naissance à des villages, il existait un terrain domanial sur
> lequel les militaires avaient construit un bordj. Ce bordj
> était abandonné, on l'offrit à la Société avec tout le
> terrain attenant. Malgré l'avis contraire de l'administrateur
> de l'époque, les Pères Blancs l'acceptèrent d'autant plus
> volontiers que le service des Domaines était disposé à leur
> céder à titre de dotation pour permettre la marche de
> l'hôpital 200 hectares d'excellentes terres en grande partie
> irrigables situées à Medina à l’origine de la vallée et
> prises sur des territoires séquestrés à la suite des
> événements de 1879.
>
> Toutes les conditions d'un échec se trouvèrent réunies.
> D'abord - et cette réflexion vaut pour toute l'Algérie de
> l'époque - dans l'état d'évolution de la société maghrébine,
> il devait nécessairement y avoir une opposition très forte à
> l'hospitalisation des hommes et une opposition totale à celle
> des femmes.
> Les Touaba, par ailleurs, vivaient sous la tente, se
> déplaçant au rythme des saisons : il eut fallu les suivre
> pour les soigner.
> En outre Touaba et Ouled Abdi étant traditionnellement
> ennemis, les seconds répugneraient à venir à Arris où ils ne
> se sentiraient pas en sécurité.
> Pour finir, les Touaba ne pardonneraient jamais aux Pères
> Blancs de s'être rendus propriétaires de terres qu'ils
> considéraient toujours comme étant les leurs.
>
> Néanmoins les premiers contacts semblent avoir été bons.
> L'état sanitaire était localement très défectueux. En bien
> des endroits, comme l'avait déjà indiqué Léon l’Africain, les
> eaux stagnaient faute d'un entretien du réseau d'irrigation
> ancien. Les montagnards souffraient donc des fièvres et de
> bien d'autres maux. Obligés de s’en remettre jusqu'alors aux
> vertus thérapeutiques des amulettes des clercs et aux
> pratiques magiques des vieilles femmes, ils savaient, par
> ouï-dire et par ceux qui avaient eu l'occasion d'en faire
> usage, l'efficacité supérieure de la pharmacopée occidentale.
> On les vit donc accourir et apporter une aide bénévole à la
> construction de l'hôpital; mais bientôt les corvées se
> multiplièrent et se pérennisèrent, les Pères, manquant de
> tout, ayant été bien obligés de faire appel en toutes
> circonstances aux services des montagnards sans
> contre-partie. La situation se révéla encore plus délicate
> quand les Soeurs qui avaient suivi les Pères insistèrent pour
> avoir des malades dans leur hôpital et les Pères des élèves
> pour l'école qu'ils avaient voulu ouvrir, la difficulté
> essentielle, incontournable, ayant été le nomadisme des Touaba.
> Les missionnaires mirent longtemps à adapter leur
> comportement au mode de vie des montagnards mais déjà il
> était trop tard, les autorités ayant exigé que leurs
> représentants locaux se rapprochent des Chaouïa. Depuis qu'en
> 1912 le centre de gravité de la commune mixte s'était déplacé
> vers l'est avec le rattachement des Beni Bou Slimane et des
> tribus de l'Ahmar Khaddou, le choix d'Arris s'imposait. On
> fit comprendre aux missionnaires en difficulté qu'il valait
> mieux s'en aller et l'on prit leur place.
>
> La route ayant atteint Arris en 1916, c'est à cette date que
> les bureaux de la commune mixte furent transférés de Tazoult
> en ce lieu. Elle y avait été précédée depuis 1905 par des
> gardes forestiers, pour le plus grand désagrément des
> montagnards.
>
> Dans les sociétés rurales anciennes, l'ouverture de la forêt
> a toujours créé des tensions très fortes entre le pouvoir,
> soucieux de conserver un bien précieux à bien des titres, et
> les populations locales, usagères depuis des temps
> immémoriaux. Ces tensions dégénérèrent très souvent en
> révoltes paysannes et c'est bien cette question qui fut une
> des causes importantes du mécontentement des ruraux à la
> veille de la Révolution.
> En 1848, encore des Français crieront : « Le bois ou la mort
> ».
>
> A partir de 1905 l'application de plus en plus rigoureuse du
> code forestier, qui coïncida avec une forte poussée
> démographique, pesa gravement sur la vie des Aurasiens,
> vivant en grande partie de la forêt et y faisant paître leurs
> troupeaux. La conversion qui s'imposa à eux, du fait des
> contraintes qu'ils subirent, rappelle en sens inverse celle
> qui s'opéra à la suite de l'arrivée des Hilaliens.
> Obligés de restreindre considérablement leur troupeau, ils se
> mirent à donner plus de soin à la terre ou à s'orienter vers
> d'autres activités; ils se fixèrent donc au sol et
> abandonnant la tente, se mirent à bâtir des maisons.
>
> Chez les Touaba qui étaient les plus gravement touchés cette
> évolution fut facilitée par le transfert chez eux du siège de
> commune mixte et l'ouverture de la route : ces deux sortes de
> faits provoquèrent la création d'une ville avec des
> administrations, des commerces, de petites industries, toutes
> activités créatrices d'emplois.
>
> La guerre eut des effets semblables. Elle commença par être
> très mal subie. Comme toutes les familles montagnardes,
> celles de l'Aurès refusèrent dès l'abord de donner leurs
> enfants; elles opposèrent une très vive résistance, sans
> aller toutefois jusqu'à une révolte ouverte, comme le firent
> en 1916 leurs voisins du Belezma dépendant de la commune
> mixte d'Aïn Touta, de dialecte chaouïa tout comme eux et,
> malgré cela, étrangers à eux : le jour où les conscrits
> devaient se présenter devant le conseil de révision, un
> groupe d'insurgés pris le bordj communal d'assaut et massacra
> le sous-préfet et le chef de la commune.
>
> Dans l'Aurès proprement dit, il y eut des désertions et les
> insoumis constituèrent des groupes armés qui se réfugièrent
> dans la montagne. Telle fut l'origine de ces bandits
> d'honneur, redresseurs de torts qui tinrent le maquis pendant
> plusieurs années. Ils ne s'en prirent jamais aux autorités
> françaises et ne menacèrent jamais les quelques Européens
> installés dans l'Aurès, allant parfois jusqu'à les assurer de
> leur protection. Ils ne s'en prirent qu'à leurs ennemis
> personnels, souvent leurs parents proches. Les autorités,
> néanmoins, ne pouvaient tolérer un tel défit; on fit donc
> intervenir la troupe mais en dépit des effectifs de plus en
> plus importants lancés à la poursuite des hors-la-loi, le
> banditisme aurasien ne fut réduit qu'en 1921 : l'exemple de
> sa résistance inspira sans doute ceux qui choisirent l'Aurès
> comme principal terrain de lutte pour l'indépendance en 1954.
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> J. MORIZOT
>
> Source: Encyclopédie berbère, pp.1130-1132
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