Auteur: Awrès
Date: 2007-03-17 14:01:08
AURES in ENCYCLOPEDIE BERBERE
8- L'Aurès sous l'administration française (suite)
La société aurasienne, de la conquête aux premières années du XIXe siècle.
Pour bien des raisons, relief, gorges profondes, forêts et chutes de neige en altitude mais aussi diversité des genres de vie et des occupations imposées par les conditions géographiques, cette société était extrêmement cloisonnée et fragmentée. Si, partout, se retrouvaient les mêmes activités, les principales étant l'élevage du petit bétail, la culture des céréales en terre sèche et le travail des jardins irrigués c'était en proportions différentes et à diverses fins.
Ainsi, on l'a vu, les gens de la vallée de l'oued Abdi étaient des sédentaires vivant en villages comptant jusqu'à quelques centaines d'habitants. C'était, réserve faite des régions d'oasis de la frange saharienne un mode de vie exceptionnel dans ce sud constantinois voué à la vie nomade.
Ces villageois aurasiens habitaient comme les Kabyles du Djurdjura des maisons de pierre; mais celles-ci étaient d'une architecture bien différente extérieurement comme intérieurement.
Le village était un centre d'activités artisanales très diverses. On y travaillait la laine et le poil de chèvre, le fer, le cuir, la terre, l'alfa. Il y avait aussi des babouchiers et des bijoutiers capables à l'occasion de rivaliser avec les Zouaoua pour la fabrication de la fausse monnaie. Il y avait donc matière à échange. Mais, bien sûr, le travail essentiel était celui de la terre avec une pratique de l'irrigation extrêmement ancienne. Du reste, dans cette vallée plus particulièrement, on affirmait volontiers ses origines romaines il y a un demi-siècle encore.
Au centre du massif, dans la vallée de l'oued El Abiod, la vie se partageait entre les trois activités principales, élevage, cultures en terre sèche, jardins, au prix de déplacements fréquents de la plaine à la montagne. Ce qui leur avait imposé la tente pour habitat et les guelaa comme port d'attache et lieu de dépôts de leurs biens consistant surtout en produits de la terre.
Les Aurasiens se reconnaissaient comme gens d'une tribu mais la tribu n'avait pas de chef; la cellule vivante était le village ou la fraction au sein desquelles des assemblées d'anciens, les imokranen réglaient tous les problèmes.
Comme en pays kabyle il existait des règlements coutumiers assortis de différentes échelles de peine. Quand les conflits dépassaient le cadre du village ou de la fraction on faisait appel à des instances supérieures.
Dans la vallée de l'oued Abdi on les soumettait à des représentants des quatre principaux villages.
Chez les Touaba on reconnaissait une autorité particulière à une fraction maraboutique, les Lehala, celle, précisément qui avait eu, semble-t-il une responsabilité particulière dans les événements de 1879 et en avait été très durement sanctionnée.
Les règlements coutumiers des trois villages de l'Oued Abdi publiés par E. Masqueray confirment que dans cette partie de l’Aurès on n'était pas très sévère pour le règlement des crimes qui pouvait s'effectuer moyennant le versement d'une somme d'argent et qu'on était très indulgent quant à la conduite des femmes, qui s'étaient libérées des liens du mariage de la façon expéditive que permettaient les usages.
« Sur la pratique religieuse des montagnards, le seul témoignage vraiment crédible est celui du géologue Robert Laffitte qui a vécu au milieu d'eux plusieurs années de suite, ce qui lui avait permis de bien connaître la langue arabe, à une époque relativement récente mais où les moeurs avaient fort peu évolué. Voici ce qu'il m'en a dit : « Si j'en juge d'après la pratique extérieure, visible, la prière était rarissime... Mis à part quelques marabouts, il n'y avait à peu près personne qui s'astreigne aux cinq prières rituelles, certainement beaucoup moins d'un habitant pour mille. Par contre tous étaient superstitieux et se rendaient aux vieilles fêtes locales toutes préislamiques puisqu'elles avaient lieu, toutes sans exception, à des dates du calendrier solaire, au rythme des saisons. En outre elles se déroulaient dans des sites naturels souvent isolés, marqués parfois par un tas de pierres, un arbre sacre ou une grotte ».
Les Aurasiens néanmoins se considéraient comme de fidèles musulmans en dépit de règles de vie très éloignées des prescriptions coraniques. En témoignait tout spécialement le statut des femmes auxquelles les coutumes reconnaissaient une très grande liberté à la suite d'un premier mariage précoce rapidement suivi d'un divorce. Il n'y avait pas de fêtes dans la montagne sans la participation comme danseuses et chanteuses de celles qu'on appelait dès lors des 'azria.
Laissant l'impression d'être anarchique, cette société était, à sa manière, bien réglée. Comme toutes les sociétés maghrébines elles était coiffée par l'institution maraboutique qui, ici, avait su parfaitement s'accommoder du genre de vie des Aurasiens et jouait un rôle plus sociale et politique que véritablement religieux.
«L'existence de "mrabtin" écrit F. Colonna, est attestée dans un très grand nombre de tribus aurasiennes, sinon dans la totalité de celles-ci... Les laïcs leur reconnaissent des compétences précises et estimées : la scripturalité et le "ilm" (savoir juridico-religieux), la sainteté et le charisme thérapeutique, ainsi que des savoir-faire agraires apparents, notamment en matière de technique d'irrigation et de droits d'eau... ».
De l'ancêtre fondateur ils ont reçu la baraka qu'ils répandent à profusion sur les gens et les bêtes à l'aide notamment d'écrits en caractères arabes, longs de 20 à 25 lignes, parfois totalement illisibles en dehors de l'invocation initiale à la divinité. Les femmes en conservent enfermés dans des étuis d'argent, oeuvre des bijoutiers locaux, qu'elles portent suspendues sur leur poitrine. On les place aussi par exemple entre les cornes des vaches sur le point de mettre bas ou au-dessus des portes des maisons. La reconnaissance des gens s'exprime en offrandes ou en services.
Ainsi les marabouts parviennent-ils à faire « fructifier » leur charisme et ce faisant, certains sont arrivés à asseoir des fortunes importantes.
Gens par principe pacifiques s'interdisant de porter les armes, indépendants du reste de la population car ils ne se marient qu'entre eux, les marabouts exercent des fonctions arbitrales, que le pouvoir a souvent reconnues et qu'il a utilisées.
Les zaouïa jouissant d'une autorité particulière sur les populations de l'Aurès étaient celles de Tolga, dans les Zibans et, dans le massif même celles de Menaa et de Haïdous dans l'oued Abdi, de Tibermacine qui a succédé à celle de Sidi Masinoudi après la destruction de cette dernière dans l'Ahmar Khaddou, de Khanga Sidi Nadji dans la basse vallée de l'oued El Arab.
A l'exception de celle de Menaa affiliée à l'ordre des Quadria, toutes dépendaient de l'ordre des Rahmania et leur influence aurait pu être considérable si elles ne s'étaient posées en rivales.
Sous les Turcs il semble que les Ben Abbés de Menaa se soient acquis une position privilégiée en raison des services qu'ils étaient en mesure de leur rendre du fait de leur situation sur la route qu'empruntaient leurs détachements à l'occasion de la relève de leur garnison de Biskra.
Toujours est-il qu'ils bénéficièrent de leur part d'une dotation très importante, celle d'un haouch ou propriété rurale de quelques milliers d'hectares dans les environs de Constantine.
Quant à la zaouia de Tibermacine, en dépit des dommages corporels et matériels qu'elle subit en 1859, son influence s'étendait et s'étendra jusqu'à la dernière guerre mondiale bien au-delà des limites de l'Aurès.
Elle comptait de nombreux adeptes dans les hautes-plaines constantinoises jusqu'aux environs de Guelma. Premier commandant du cercle de Guelma, le colonel Duvivier constatera en 1845 l'existence aux environs de la ville de nombreuses populations se disant venu du massif.
On ne sait si cette présence, que peut expliquer la participation des montagnards aux travaux des moissons, a facilité la pénétration des marabouts ou si, c'est au contraire une implantation maraboutique préalable, dans une région que l'on sait avoir été dépeuplée au XVIIIe siècle par diverses épidémies, qui favorisa la descente dans le bas-pays d'Aurasiens, à l'étroit dans leurs montagnes.
Pour clore ces lignes sur les pratiques religieuses de la société aurasienne, il faut dire quelques mots d'un cycle de pèlerinage qui semble particulier à l'Aurès, celui des Messamda.
Vers la fin de l'été ce petit groupe d'hommes saints venus de l'Ahmar Khaddou se montrait cinq vendredis successifs en des lieux différents. Ils attiraient des foules et se livraient devant elles à des danses extatiques au cours desquelles on voyait prophétiser des femmes qui les accompagnaient. Le cycle s'achevait par un grand marché qui se tenait à Tkout chez les Beni-Bou-Slimane.
Dans cette société, dont la vie était troublée par des disputes pour des questions de terre, de sources ou de femmes, beaucoup plus que par de réels conflits, disputes du reste arbitrées ce qui en limitait les dommages, rien en définitive, quelle que soit la rudesse des moeurs, ne permet de déceler une humanité spécialement agressive et guerrière.
Cette société où les grands marabouts étaient des grands seigneurs capables de recevoir leurs hôtes avec faste était déjà sur son déclin et elle allait connaître bientôt ses dernières années.
J. MORIZOT
Source: Encyclopédie berbère, pp.1128-1130
(à suivre)
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