Auteur: Awrès
Date: 2007-03-08 15:02:38
AURES in ENCYCLOPEDIE BERBERE (suite)
6- L'Aurès sous la domination arabe
Il est certains termes géographiques, à la vérité peu nombreux, qui ont traversé les âges en raison sans doute de leur consonance ou bien d'un certain mystère qui s'attache à eux. C'est le cas du terme Aurès qui fut employé avec des acceptions différentes. L'Aurès dont on parlera ici est un quadrilatère d'environ 10 000 km2 dont les sommets sont au nord, Batna et Khenchela, au sud, Biskra et Khanga Sidi Nadji. Mais, comme ce massif a été beaucoup plus ouvert sur l'extérieur qu'on ne l'a dit généralement, on sera conduit à sortir assez largement des limites ainsi fixées, le passé de l'Aurès ayant été souvent lié à celui des régions avoisinantes. Ce fut spécialement le cas depuis le début de la domination arabe au VIIe siècle jusqu'au milieu du XIe siècle, marqué par les invasions hilalennes.
On sera amené aussi à s'appuyer plus qu'on ne l'a fait sur les données permanentes de la géographie et sur les faits économiques à défaut de pouvoir le faire sur des sources historiques arabes incertaines et qui ne s'accordent pas toujours.
De l'Aurès romain, (et peut-être faudrait-il remonter plus haut encore) à l'Aurès arabe de la première époque en passant par l'Aurès vandale et l'Aurès byzantin, on observe une remarquable continuité : c'est le même mode d'exploitation intensive du sol, permis par l'irrigation, de terres situées dans une zone à très faible pluviométrie; ce sont les mêmes formes de société caractérisées par la sédentarisation et l'urbanisation; c'est la même prospérité à peine affectée, semble-t-il, par les accidents de l'histoire.
Cette observation, d'ailleurs, ne vaut pas seulement pour l'Aurès et ses piémonts mais aussi vers l'ouest, pour la région du Hodna et vers l'est pour toute la bordure saharienne de l'Algérie orientale et de l'actuelle Tunisie.
Ici comme là, ainsi que l'a souligné J. Despois, ce sont sensiblement les mêmes conditions naturelles : les eaux qui descendent des reliefs « viennent apporter à la bordure saharienne des eaux abondantes qui, à l'aval, s'étendent largement, permettant des cultures inondées et enrichissant les nappes souterraines ». Mais une grande partie des précipitations se serait perdue - comme elles se perdent aujourd'hui - si l'homme, par un aménagement total des bassins versants révélé par la photographie aérienne - n'avait complètement transformé la steppe, paré aux aléas climatiques, autorisé larges diversifications des cultures et double récolte, l'une d'été, l'autre d'hiver.
Du maintien de la fécondité de cette ceinture steppique jusqu'au milieu du XIe siècle, le géographe arabe El Bekri témoigne dans ses écrits qui datent de cette époque. Son travail est une présentation d'itinéraires transmagrébins. Ceux qui nous intéressent ici passent au nord et au sud de l’Aurès comme des massifs voisins.
Avec lui nous voyons défiler des campagnes verdoyantes couvertes d'arbres fruitiers, de champs cultivés et de paturages, des villes « de haute antiquité» renfermant beaucoup de monuments anciens.
De Lambèse comme de Timgad et de Tobna, il ne reste plus alors que ruines, mais parmi les villes importantes existantes, il y a Baghaïa, Vescera (Biskra), Tahouda, autrefois Thabudéos, et Badis, anciennement Ad-Badias; et partout dans les villes comme dans les campagnes l'eau descendue des reliefs coule en abondance.
De l'Aurès proprement dit, qui est le grand collecteur et le château d'eau principal, El-Bekri parle peu. Il cite cependant la ville de Maïshun, aujourd'hui Mchounech, lieu de naissance d'un jurisconsulte réputé, Abou-Abdel Malik Maïshouni et il fait état d'un grand nombre de places fortes peuplées de Hoouara et de Miknasa qui « professent les doctrines hérétiques de la secte ibadite ».
On pourrait douter des descriptions d'El-Bekri si les campagnes parcourues par ce géographe n'étaient apparentes aujourd'hui encore. En effet, elles ont été révélées par l'observation aérienne au cours des années 1940-1948 lors de l'exploration à laquelle a procédé le colonel Baradez tout le long du limes, du Hodna à la Tripolitaine; mais celui-ci y a vu l'oeuvre exclusive des Romains alors qu'en réalité l'aménagement de cette ceinture steppique a du être entreprise par leurs prédécesseurs et a été poursuivi par leurs différents successeurs.
Le Zab d'El Bekri (c'est le nom qu'il donne à cette région) témoigne de la constance d'une politique hydraulique, d'un pouvoir fort et d'une administration bien structurée.
La conquête arabe va faire apparaître les faiblesses de l'administration byzantine et la persistance d'un pouvoir berbère révélé un siècle plus tôt par un personnage comme Masties.
Le premier raid arabe est un raid de reconnaissance, il se produit en 647-648 : les troupes byzantines sont défaites près de Sufetula (Sbeitla) et le Patrice Grégoire est tué.
Le général vainqueur va néanmoins accepter de revenir en Egypte moyennant le versement d'une forte somme d'argent. Les Arabes sont de retour vers 651, ils remportent des succès et, en 662, Okba ben Nafé fonde un camp-garnison - en arabe un Kayravan - qui va devenir Kairouan et être le siège d'un gouvernement arabe.
Un sursaut des Byzantins leur permet de conclure une trêve avec leurs adversaires et de se réorganiser avec l'aide des chefs berbères dont le rôle va devenir déterminant. L'Aurès - mais on ne sait quel Aurès exactement - va apparaître comme le grand centre de la résistance.
Laissant à Kairouan une partie de ses troupes, Okba ben Nafe auquel un nouveau calife a rendu son gouvernement d'Ifriqiya, part avec une armée nombreuse en direction de l'ouest en empruntant la voie qui longe le versant septentrional de l'Aurès. Il tente sans succès de s'emparer de la puissante place forte de Baghaya, qui est l'une des grandes portes du massif, s'approche de Lambèse d'où il est repoussé et poursuit son raid jusqu'au Maroc. Sur le chemin du retour, il veut revenir à Kairouan par le sud de l'Aurès et là, il va se heurter aux forces berbéro-byzantines, que l'on voit, désormais, placées sous l'autorité de chefs berbères, des Berbères romanisés de longue date et chrétiens.
Ici entre dans la légende sinon dans l'Histoire celui que les écrivains arabes désignent sous le nom de Kacilo dont nous avons fait Koceila ou Kusayla. Son pouvoir se serait étendu de la région de Tlemcen à l'Aurès et son autorité se serait exercée sur une confédération générale des tribus berbères.
C’est un rassemblement de ce genre soutenu par les Byzantins qui aurait attendu Okba ben Nafé sur le chemin du retour et l'aurait défait au pied de l'Aurès près Téhouda. La dépouille du conquérant qui trouva la mort sur le champ de bataille fût déposée dans la mosquée de la ville à laquelle a été donnée par la suite son nom, devenue aujourd'hui lieu de pèlerinage.
Koceila aurait poursuivi sa marche victorieuse et aurait pris Kairouan. S'y étant installé, il serait apparu alors comme « le souverain de l'ensemble de l'Ifrikiya et du Maghreb ». Mais les forces arabes vont se réorganiser rapidement et revenir en Berbérie.
C'est à Mams, à 50 km à l'ouest de la capitale, que Koceila aurait attendu ses adversaires et, à son tour, il aurait été battu et tué (686); mais son vainqueur qui a évacué de nouveau le pays, on ne sait pour quelle raison, disparaît lors d'un engagement avec les Byzantins qui ont opéré un débarquement dans la région de Barka en Cyrénaïque.
Le Maghreb connaît quatre années de répit. L'Exarchat en profite pour resserrer ses liens avec les principaux chefs berbères qui ont trouvé un successeur à Koceila en la personne d'une femme qui semble être sa parente et qui jouit d'un grand prestige parmi les siens, Dihya, dite la Kahina. Comme Koceila, elle sera d'abord victorieuse et contraindra même le chef des forces arabes, Hassan Ibn Noman, à évacuer l'Ifriquiya; mais elle sera à son tour vaincue et tuée dans l'Aurès en 701 ou 702. Avec la Kahina, l'Aurès, dont elle serait originaire, domine l'histoire de la Berbérie.
Sa mémoire a traversé les siècles, son nom était encore évoqué il y a quelques dizaines d'années dans le massif, mais tout ce que l'on parvient à percevoir d'elle à travers les récits des écrivains arabes relève de la légende. A son nom a été liée la destruction systématique des richesses de son royaume. Elle aurait fait « renverser les villes, démolir les châteaux, couper les arbres et enlever les biens des habitants » mais on ne trouve aucune explication satisfaisante à de telles actions qui paraissent assez peu vraisemblables.
Vaincus, les Berbères se soumirent et acceptèrent de fournir des contingents armés aux vainqueurs. Les montagnards auront été probablement de ceux qui iront conquérir l'Espagne.
Reconnaissant l'influence de la famille de la Kahina, les Arabes, à sa mort, auraient mis à leur tête deux fils de l'ancienne reine. En outre selon Ibn Khaldoun, l'aîné de la famille aurait reçu le commandement de l'Aurès.
Les récits des écrivains arabes - on en connaît une quarantaine – laisseraient croire qu'après un demi-siècle de guerres entrecoupé par de longues périodes de trêve, le pays n'aurait pas cessé de connaître affrontements sur affrontements, entre Arabes musulmans d'un côté et Berbéro-romains chrétiens de l'autre, entre musulmans sunnites et musulmans hérétiques ou schismatiques, entre sédentaires et nomades, entre citadins et ruraux, entre souverains en place et prétendants, entre dynasties rivales enfin, le tout dans un accompagnement de destructions, de dévastations, de ruines, de massacres, de meurtres, d'horribles cruautés, de déplacement de populations d'hommes et de femmes emmenées en esclavage. Comme dans toute histoire événementielle et à plus forte raison dans celle-ci la situation réelle a été très fortement noircie.
Il faut souligner en revanche que dès la fin des combats une autorité très ferme s'établit sur l'Ifriqiya. Maître incontesté du pays après la défaite de la Kahena, le général vainqueur Hasan ben Numan s'appliqua sans tarder à mettre en place une administration, à partir de Kairouan la nouvelle capitale.
Tout révèle une étonnante prospérité, tout révèle la continuité avec la vie romaine et byzantine; c'est la même société urbaine, c'est la même économie fondée sur la culture irriguée et la production de marchandises exportées.
Ceci nous ramène à l'Aurès et à sa fonction hydraulique, facteur essentielle de la prospérité maintenue ou retrouvée de la province. Comme sous les Romains, comme sous les Byzantins, cette prospérité ne se @!#$çoit pas sans un Aurès totalement intégré, totalement contrôlé, image bien différente de celle qu'ont souvent présentée les historiens.
Ceux-ci, partant de l'idée bien arrêtée que les montagnards de l'Aurès ont toujours échappé à l'autorité du pouvoir central en ont vu une nouvelle preuve dans les troubles qui se sont produits dans le Zab de temps à autre et tout spécialement lors de la révolte d'Abou-Yazid dans la première moitié du Xe Siècle.
Pourtant il n'est pas imaginable que des souverains qui ont eu les moyens humains et financiers de conquérir la Sicile toute proche puis l'Egypte n'aient pas été en mesure d'asseoir leur autorité sur l'Aurès, pièce maîtresse de leur politique économique. En revanche, tout permet de penser que l'Aurès s'étant soumis après une glorieuse résistance a pu préserver une relative autonomie sous les dynasties successives. On la voit au milieu du IXe siècle opposer une certaine résistance face à une politique fiscale considérée comme spoliatrice. Si les montagnards sont loin d'être les seuls à s’être rebellés, ils paraissent l'avoir fait avec une particulière vigueur. Les Haouara ou Hoouara dont le nom n'a cessé d'apparaître lié à l'Aurès auraient combattu les troupes du général aghlabide et l'auraient défait.
La révolte d’Abou Yazid*, « l'homme à l'âne » des chroniqueurs, apparaît autrement sérieuse.
Abou Yazid, qui n'est pas originaire de l'Aurès, aurait « fait du massif un centre de résistance à l'autorité du dynaste régnant, Abu-l-Kassim, y formant des bandes armées et un conseil de shaykhs qui va servir de modèle à un futur gouvernement kharédjite». Sortant de l'Aurès, il s'empare de la puissante place forte de Baghaya qui est située sur son versant septentrional et de là, des victoires successives vont en faire, quelque temps, le maître de l'Ifriqiya. Suit une série de revers, et le reflux qui le conduit dans le Zab oriental où il sera définitivement vaincu. Il trouva la mort en 947 dans le massif des Maadid, environ cinq ans après les débuts de son entreprise.
La prospérité retrouvée et accrue qui permet le développement d'une activité culturelle remarquable sous les Zirides et les Hammadites, assure que le château d'eau aurasien aura continué à féconder le bas-pays, cela jusqu'à l'arrivée des Hilaliens.
Les habitants de l'Aurès avaient peu à craindre des nomades hilaliens, la montagne étant difficilement pénétrable au cheval, dont l'élevage paraît s'être seulement développé sur son versant tellien, et au dromadaire « pratiquement inapte à suivre les chemins de montagne où à supporter des températures trop basses », les conditions de vie que la nature impose n'ayant par ailleurs aucun attrait pour des hommes venus du désert. Si le haut pays aurasien, qui a joué un rôle si important dans le passé, connaît à présent une véritable décadence, c'est qu'il ne peut plus exporter son huile et ses céréales, car sans la sécurité des communications qu'impose un pouvoir fort, sans toutes les structures que celui-ci est seul à pouvoir mettre en place; sans l'existence de ports bien équipés et celle d'une marine, il ne peut y avoir de grand commerce. Or le pouvoir est faible, parce qu'il n'a plus de ressources; l'invasion Hilalienne ayant ruiné toutes les campagnes que le relief ne mettait pas à l'abri des incursions nomades.
Rapprochée de celle de Al-Bekri, la description que nous a laissée El-Idrisi, géographe du roi Roger II de Sicile, est expressive : « Les Hilaliens conquirent tout le territoire de Bades et ne permirent plus à ses habitants d'en sortir sans leur protection et cette grande ville sera bientôt réduite à l'état de bourgade ».
La puissante ville forte de Baghaï ne cessera de décliner et au XIIIe siècle, sous la dynastie des Hafsides qui rétablira pourtant un peu d'autorité, elle ne sera plus qu'une ville d'étape en ruines.
Dans les environs, Balazma, ancienne citadelle byzantine édifiée probablement avec les matériaux empruntés à la ville romaine de Lamasba, avait encore belle apparence extérieure quand Idrisi la visita mais l’intérieur n'était plus que décombres.
Makkara, aujourd'hui Magra, n'était plus au XIIe siècle qu'un petit village bien que ses habitants soient parvenus à maintenir des cultures dans ses environs.
Msila avait déjà connu bien des malheurs avant l'arrivée des Hilaliens. Le retrait des Beni Hammad lui avait apporté un grand préjudice. Elle avait néanmoins survécu à l'invasion mais jamais retrouvé sa prospérité passée.
Ngaous connut un déclin comparable.
Après l'occupation de son territoire, Tehouda disparut rapidement de l'histoire.
Tobna avait retrouvé une certaine prospérité du temps de Hammadites mais dès le milieu du XIe siècle, une des tribus des Beni Hilal, les Ryah « mirent en ruines cette ville ainsi que Msila dont ils avaient chassé les habitants; ils se jetèrent sur les caravansérails, les fermes et les villes, abattant tout à ras de terre et changeant ces lieux en une vaste solitude ».
De la magnifique ceinture irriguée du Zab il ne subsistera que les secteurs naturellement protégés dont l'alimentation en eau ne dépend pas d'un réseau collecteur fragile, créé par l'homme et par conséquent à la merci de l'homme. Tel est le cas de Ngaous établie à proximité immédiate de sources pérennes très abondantes, tel est celui des oasis des Zibans à proximité de sources résurgentes alimentées par le massif de l'Aurès.
L'autorité de l'Etat se manifestant de nouveau avec les Hafsides, la région des Zibans limitrophe de l'Aurès connaît à partir du XIIe siècle jusqu'à la fin du XIVe, siècle « une richesse jusqu'alors inconnue », due probablement autant au développement de la culture du palmier dattier qu'au trafic caravanier alimenté notamment par l'or et les esclaves du Soudan, trafic dont Biskra tient un des passages. Fixés dans cette ville, les gouverneurs du Zab au nom des Hafsides, les Beni Mozni, apparaissent « aussi opulents que les souverains de grands Etats ».
Sur ce qui se passe ensuite dans le massif aurasien, on n'a guère qu'un point de repère tous les deux siècles, ce qui est bien peu; mais comme dans cette région abritée par son relief, les choses ont évolué beaucoup moins vite qu'ailleurs, on peut dans une certaine mesure se faire une idée des transformations qui se sont opérées depuis la fin du XIe siècle. Voici d'abord ce qu'écrit au XIIe siècle le géographe El-Idrisi à l'intention de son maître le roi Roger II de Sicile : « le mont Aurès est un massif détaché du Djebel Daran - l'Atlas saharien - sa longueur est d'environ 12 journées, sa configuration est celle d'un "lam", le l de l'alphabet arabe. Ses eaux sont abondantes, son peuplement continu. Ses habitants sont des hommes fiers et dominateurs pour leurs voisins... qu'ils tyrannisent ».
Si brève que soit cette description, elle est intéressante à divers titres. Tout d'abord, la longueur de l'Aurès soit environ 12 journées de marche témoigne de l'élasticité du terme. Sur la base faible de 25 km par jour cela représente 300 km. Toutefois comme cette longueur - s'il s'agit bien de longueur et non de périmètre - n'a pas dû être calculée en ligne droite mais d'après le contour de la lettre « lam », l'Aurès selon El Idrici pourrait donc avoir une superficie double de l'Aurès définie plus haut : cela lui donnerait sensiblement la superficie du Zab. Ces deux notions Zab et Aurès pourraient avoir au Moyen Age une acception semblable. Autre indication à relever dans la description du géographe : « l'Aurès aux eaux abondantes »; elle laisserait penser que la montagne avait bien supporté le choc des invasions et que son économie à base d'irrigation était demeurée prospère.
Les Aurasiens, enfin, n'étaient pas des gens dominés mais des dominateurs.
Ibn Khaldoun réserve, lui, peu de place à « l'Awras ». Trois références seulement sur les 600 pages de son «Discours sur l'histoire universelle». Il s'agit uniquement d'indications géographiques, l'Aurès nous est présenté de nouveau comme une montagne dépendant de l'Atlas.
L'anecdote suivante tirée de l'Histoire des Berbères tendrait à prouver qu'au XIVe siècle les gens de la montagne se comportaient encore en féodaux vis-à-vis des gens d'en bas dont ils auraient été en quelque sorte les co-seigneurs avec les Arabes: « quand les Arabes rentrent dans le désert pour prendre leurs quartiers d'hiver, les Benbadis viennent toucher dans la région de Ngaous le tribut et les droits de sauve conduit qui leur sont dus; puis, au retour des Arabes dans leurs quartiers d'été, ils remontent jusqu'aux endroits les plus escarpés de leur montagne».
Chez Léon l'Africain, la déchéance des habitants du massif à la veille de l'arrivée des Turcs, apparaît profonde, mais peut-on croire totalement ce voyageur, qui n'a probablement jamais mis les pieds dans le massif, quand il écrit : « l'Aurès est un massif montagneux très élevé; il est habité par une nation d'intelligence bornée qui, de plus, est voleuse et meurtrière... Personne ne peut entrer en relation avec les montagnards, car, pour se garder de leurs ennemis arabes et des seigneurs voisins, ils ne veulent pas que les points d'accès à leur montagne soient connus... Sur les hauteurs naissent de nombreuses sources dont l'eau se répand dans la plaine et forme quelques espèces de marais ».
Des indications complémentaires de situation, quelques chiffres dont certains sont manifestement erronés montrent que l'Aurès de Léon l'Africain déborde sensiblement le quadrilatère : Batna, Khenchela, Biskra, Khanga Sidi Nadji.
Enfin les Aurasiens forment une « nation », ce qui signifie qu'ils sont devenus indépendants; ils apparaissent entourés d'ennemis, ils vivent fermés sur eux-mêmes et ne semblent pas très soucieux de maintenir en bon état le réseau d'irrigation... Ce sont visiblement des gens qui, à présent, vivent à part du monde qui les environnent.
«La vision qu'a eue Léon l'Africain des montagnards de l'Aurès est bien sommaire et elle ne correspond pas à l'état social réel des populations du massif. J'en vois pour preuve l'existence ignorée par lui d'une institution remarquable la guelaa.
J. Despois qui se la représente comme un grenier fortifié a écrit très justement à leur sujet «la construction de ces édifices originaux et leur usage supposent une certaine structure politique sociale et économique... et des sociétés suffisamment organisées et égalitaires où le pouvoir appartenait aux chefs de famille dans le cadre de la tribu, de la fraction ou du village, ou bien à leurs représentants élus. On ne trouve de telles sociétés que dans ces « républiques berbères qui ont résisté à la main mise du pouvoir central et à l'arabisation... Les greniers symbolisent en quelque sorte la cohésion et l'indépendance de ces petits groupements humains... »
Défendues bien davantage par leur caractère de lieu sacré qu'a bien souligné M. Faublée Urbain que par leurs murs élevés, les guelaa témoignent de la stabilité d'une société et non pas, comme on l'a généralement imaginé, d'une situation perpétuellement troublée.
Dans le paragraphe qu'il consacre aux montagnards, Léon ne nous dit pas comment on les désigne de son temps. C'est à son époque qu'est apparu le terme Chaouïa (singulier Chaouï) qui a en arabe le sens de berger, et, par extension celui d'éleveur de moutons; il désigne des populations du Zab qui ont en commun de parler même dialecte berbère, le chaouïa, et qui, par ailleurs, vivant les uns dans les montagnes, les autres en plaine au Nord du massif, ont des genres de vie fort différents où l'élevage de la chèvre et du mouton occupe toujours une large place. Léon parle longuement de ces populations dans la première partie de sa « description de l'Afrique » où il traite du peuplement du pays; des Africains, donc des autochtones par opposition aux Arabes d'origine étrangère; de la langue africaine, c'est-à-dire du berbère appelé par lui «Awal Amazigh», des différentes façons de vivre et enfin de la religion.
Par opposition aux citadins auxquels il prête toutes les qualités, qui auraient grand plaisir à s'instruire, seraient dévots, très bien élevés, auraient la vérité dans le coeur et sur la langue, seraient jaloux au-delà de toute mesure et feraient plutôt fi de l'existence que de supporter un affront au sujet de leur femme », les Chaouïa présentés par Léon l'Africain réuniraient, eux, tous les défauts. Ils seraient « brutaux, voleurs, ignorants, sans foi et non seulement sans religion mais, même sans l'ombre d'une religion... Ils ne feraient aucune prière, n'auraient pas d'église, vivraient comme des bêtes »; leurs filles par ailleurs jouiraient d'une totale liberté.
Le voyageur, cela paraît clair, parle par ouï-dire comme un homme qui n'est pas rentré en relation avec les Aurasiens. Toutefois on verra plus loin que les voyageurs européens du XVIIIe siècle qui n'auront pas eu plus de contacts avec eux s'exprimeront sensiblement de la même façon. La liberté de moeurs des Aurasiennes apparaît comme une réalité notée par la suite par les chercheurs les plus sérieux.
De la relation de Léon l'Africain, il importe surtout de retenir la transformation totale qui s'est opérée depuis l'arrivée des Hilaliens dans la façon de vivre des montagnards. C'étaient tous des sédentaires, la sédentarité est devenue l'exception, ils habitaient tous des maisons, plus nombreux sont ceux qui vivent à présent sous la tente. Ils étaient tous d'excellents hydrauliciens, une minorité l'est encore : ainsi les habitants de la vallée de l'Oued Abdi et ceux qui dans la montagne cultivent des palmiers dattiers. Tous ceux-là sont restés des jardiniers. Mais à présent dans bien des endroits l'eau se répand dans la plaine et forme quelques espèces de marais comme l'a écrit Léon l'Africain, ce qui revient à dire que la terre est négligée. Ce qui importe à présent pour la majorité des montagnards se sont les soins donnés à l'élevage : les Aurasiens sont devenus des bergers, des Chaouïa.
On a le sentiment d'une profonde déchéance qui explique le mépris dans lequel on les tient.
Le bas de l'échelle semble atteint, l'instauration du pouvoir ottoman paraît avoir marqué le début d'une progression vers un équilibre nouveau.
J. MORIZOT
Source: Encyclopédie berbère, pp.1114-1120
(à suivre)
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