Auteur: Awrès
Date: 2007-03-05 22:20:51
AURES in ENCYCLOPEDIE BERBERE (suite)
4- L'époque Vandale (435 533)
C'est sous la Plume de Procope, rapportant dans sa « Guerre des Vandales » les faits qui ont précédé la reconquête byzantine, qu’apparaît pour la première fois dans l’Histoire, tout au moins sous ce nom, l'Oros Aurasion qui est, vraisemblablement, la traduction d'un oronyme latin du type Mons Aurasius. Cette appellation donnera naissance à l'Awras ou Awaris des auteurs arabes, que nous avons à notre tour francisé sous la forme « Aurès ».
Écrivant plus d'un demi siècle après l'événement, l'historien grec nous apprend que sous le règne d'Hunéric (477 484) les Maures habitant l'Aurès, s'étaient révoltés contre les Vandales et étaient devenus indépendants. Plus loin, il ajoute une précision : les Maures ont chassé les Vandales de l'Aurès. Il en résulte que l'on ne peut guère mettre en doute la réalité d'une présence Vandale dans l'Aurès, sous le règne de Genséric et celui fort bref de son fils Hunéric.
Il y a tout lieu de penser que le massif fit partie du lot que Genséric s'était réservé, car Victor de Vita précise qu'après sa victoire le souverain divisa les Provinces conquises entre ses soldats et lui même, leur attribuant la Proconsulaire et conservant pour lui, outre la Byzacène, l’Abaritana*, la Gétulie et une partie de la Numidie. Or l'Aurès appartenait à n’en pas douter à l'une de ces trois dernières régions, soit à la Numidie, dont il était partie intégrante jusqu’à la conquête vandale, soit à la Gétulie, qu'il faut prendre ici au sens le plus restreint du terme, car il est hors de question que l'occupation vandale ait débordé le piémont de l'Atlas saharien, soit encore l'Abaritana, si comme le pense J. Desanges ce vocable n'est qu’un des avatars du mot Aurès.
Quant à l'«Aurasion» de Procope, quel sens faut il lui donner? La question se pose pour plusieurs raisons :
1. Procope indique que trois jours sont nécessaires pour faire le tour de l’Aurasion, ce qui est manifestement insuffisant s'il s'agit du quadrilatère Batna, Khenchela, Khanga Sidi Nadji, Biskra, correspondant à ce que les géographes modernes appellent le massif de l'Aurès dont le périmètre est d'environ 480 km.
2. Procope situe la ville de Timgad à l'est de la montagne, ce qui a conduit à rechercher l'Aurasion à l'ouest de la ville alors qu'il résulte du récit de la deuxième expédition aurasienne de Solomon qu'il prit comme point de départ Bagai, situé à 60 kms à l'est de Timgad
3. Enfin il présente l'Aurès comme une montagne d'accès difficile, certes, mais dont le sommet serait constitué de grasses campagnes arrosées de rivières aux eaux tranquilles, tableau qui rend assez mal compte de la réalité aurasienne.
Reprenons en détail ces différents points :
1. Localisation et étendue de l'Aurasion.
Procope indique que le massif est situé à 13 Jours de voyage de Carthage ce qui correspond bien, sur la base d’une étape journalière de 30 km, aux 400 km qui séparent aujourd'hui Tunis de Khenchela, ville située à la limite nord est de l'Aurès; à la ligne suivante il ajoute qu'il faut à un voyageur «euzônos», adjectif que l'on a traduit par «légèrement équipé » ou «sans bagage», trois jours pour faire le tour du massif.
Il semble bien que par ce rapprochement et cette précision l'historien grec ait voulu faire saisir à ses lecteurs la différence existant entre la vitesse normale d'un convoi routier ou d'une troupe lourdement chargée appelés à effectuer un trajet habituel entre des destinations connues, en faisant des haltes à intervalles réguliers, et l'allure accélérée d'un voyageur sans bagage, les uns et les autres étant susceptibles de couvrir journellement des distances très différentes.
D. Pringle étudiant à ce propos la terminologie de Procope est arrivé à la conclusion que la distance couverte en un jour par un voyageur pouvait selon les circonstances varier de 32 à 62 km et il est évident que les performances du voyageur euzônos s'inscrivaient parmi les moyennes les plus élevées. Une moyenne journalière de 62 km ne constituait d'ailleurs nullement un record : il était normal qu'un courrier à cheval fit 132 km par jour; pressés par la nécessité, Marius, César font des étapes de 100 lieues par jour (148 km); ils bénéficiaient sans doute de relais nombreux et choisis, ce qui n'est pas nécessairement le cas du voyageur de Procope.
Comme c'est de la bouche d'Ortaias, que celui ci tenait la plupart de ses renseignements sur l'Aurasion, l'on est porté à croire que le chef maure a pris comme référence la distance qu'un homme de sa race était susceptible d'accomplir en un jour. Or pour un guerrier maure, alors, comme pour un berger chaouia, aujourd'hui, une marche d'une soixantaine de km par jour n'avait rien d exceptionnel, à raison de 6 km par heure, elle correspondrait à 10 h de marche et 14 h de repos par jour. Si l'on veut bien retenir cette base de calcul, l'on sera conduit à admettre que le tour de l'Aurasion ait pu représenter un circuit de 180 km. Néanmoins ce chiffre reste inférieur à la moitié du périmètre de ce que nous appelons l'Aurès.
L'on en déduira, soit que l'estimation de Procope est erronée, ce qu'il est risqué d'avancer, soit que l'Oros Aurasion n'avait pas les dimensions de notre Aurès.
Depuis longtemps, Masqueray a souligné qu'il existait deux Aurès bien distincts : l'Aurès occidental et l'Aurès oriental qui se distinguaient en particulier par leur dialecte et leurs traditions; les habitants de l'Aurès oriental avaient d'ailleurs une perception beaucoup plus nette de leur appartenance à une entité aurasienne. Ainsi le terme de « Djebel Aurès » ou « Aourès » n'était connu des habitants du massif que dans sa partie orientale; l'on peut vérifier cette affirmation de Masqueray en examinant les premières cartes au 1/200 000e établies au siècle dernier par le service géographique de l'Armée sur la base des renseignements fournis par la population locale : le terme de Djebel Aourès n'y figure en effet que dans la moitié est des feuilles 29 et 38 où il désigne une chaîne de faible altitude qui va des environs de Khenchela à la vallée de l'Oued Mellagou.
Se basant sur ces différents indices, Masqueray concluait que seul l'Aurès oriental méritait l'appellation d'Aurès. Il le réduisait d'ailleurs à peu de choses, puisqu'il lui assignait pour limites, à l'ouest la vallée de l'oued Mellagou et le massif des Beni Melloul, à l'est, le Djebel Chechar au nord la plaine de Baghaï, qu'il avait tendance à étendre pour des raisons peu claires jusqu'à la Meskiana. Quant au sud, bien qu'il ne le dise pas expressément, le Sahara en était évidemment la limite.
Persuadé que cette distinction entre les deux Aurès était très ancienne, Masqueray n'hésitait pas à faire de l'Aurès occidental le domaine d'Ortaias et de l'Aurès oriental celui de Iabdas. Or la découverte, en 1941, près d'Arris, de l'épitaphe du dux et imperator Masties, semble lui donner raison.
En effet, J. Carcopino a reconnu en Vartaia, l'auteur de cette épitaphe, l'Ortaias de Procope, dont les possessions s'étendaient à l'ouest de celles de Iabdas, chef des tribus de l'Aurasion; et comme cette inscription provient de la partie occidentale du massif, il y a tout lieu de penser que l'aire de commandement d’Iabdas correspondait à peu de choses près, à l'Aurès oriental de Masqueray; or on peut aisément circonscrire celui ci dans un périmètre de 180 km, correspondant aux trois fortes journées de marche de Procope.
2. Quant à la phrase de Procope situant Timgad à l'est de la montagne, C. Courtois et J. Desanges ont établi qu'elle était susceptible d'une autre interprétation; Gsell la traduisait ainsi : «La ville de Thamugadi, située contre la montagne (c'est-à dire, l’Aurasion) au commencement de la plaine, en direction du Levant » (Atlas archéologique de l'Algérie, f. 38, No. 91). Or il faut comprendre au contraire que c'est la plaine qui est située à l'est de la cité et non l'inverse, ce qui est en gros exact.
3. Enfin, il n'y a pas lieu d'accorder une importance excessive à la description idéalisée de Procope : J. Desanges et M. Janon ont souligné que ces expressions hyperboliques font partie du vocabulaire que les auteurs antiques utilisaient volontiers pour parler de la montagne; il n'en reste pas moins que, comparé à la sécheresse des hauts plateaux constantinois à la fin de l'été, époque où se déroule la première expédition de Solomon l'univers aurasien est beaucoup plus verdoyant; mais naturellement, il ne faut pas prendre au pied de la lettre le texte de Procope en cherchant, comme Masqueray une montagne isolée répondant exactement à cette description.
En conclusion, il est possible d'avancer que l’Aurasion, qu'ont occupé les Vandales et dont ils ont été chassés définitivement par de nouveaux venus, les Maures, était essentiellement la partie orientale du massif, la plus proche de Carthage par conséquent.
Quant à la partie occidentale, il est bien difficile de savoir quel fut son sort entre 435, date de l'établissement de la monarchie vandale et la période 477 484 qui vit la sécession de l'Aurasion.
A t elle été, comme la Mauritanie sitifienne voisine, restituée à Valentinien III en 442, ou bien appartenait elle comme l’Aurasion, à la fraction de la Numidie que conservait Genséric, nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit il est évident que la disparition de l'Empire d'Occident en 476, suivie de l'invasion maure de l'Aurès oriental la libère de toute allégeance et que ces deux événements expliquent la naissance de ce qui deviendra à l'est la principauté d'Iabdas, à l'ouest, le futur « empire » de Masties et la principauté d'Ortaias.
Mais ces Maures, Procope est très clair à leur propos, sont dans le massif des intrus, qui ont imposé leur domination à une population romaine au sens très large du terme, en tous cas romanisée depuis plusieurs siècles et largement christianisée; cette population correspond à ce que Procope appelle, des « Libyens » et qu'il demande à ses soldats de ménager, car, leur explique t il, ils ont été jadis des Romains, ils ont subi toutes sortes de vexations de la part des Maures. C'est encore à cette catégorie qu'appartiennent vraisemblablement les habitants des villes de Timgad et de Baghaï que les Maures ont chassé de ces cités lorsqu'ils les ont détruites, pour éviter qu'un éventuel ennemi ne s'y installe. De telles destructions seraient en effet incompréhensibles si elles étaient le fait des éléments romanisés du massif.
Au plus tard en 484, les Maures qui avaient envahi l’Aurasion s'étaient donc libérés de la tutelle vandale et réussiront à préserver leur indépendance jusqu'en 539, ainsi que nous le verrons plus loin.
L'Aurès occidental, lui, est, depuis le milieu du Ve siècle, sous la coupe d'un guerrier, le Dux Masties, qui semble avoir fédéré sous son autorité un groupement de tribus maures et de populations romanisées, à cheval sur la Numidie méridionale et la partie orientale de la Maurétanie. C'est sans doute sous le règne de Hildéric (523 530), au moment où le royaume vandale est l'objet des attaques de plus en plus vives des tribus maures de Tripolitaine et de Byzacène, que Masties alors fort âgé, se serait proclamé Imperator.
On voit bien les raisons qui ont pu le conduire à franchir ce pas décisif : la déshérence de l'empire d'Occident et la vacance du pouvoir qui en est résulté à l'ouest du royaume vandale, l'échec des tentatives byzantines pour reconquérir l'Afrique, enfin la décadence progressive du royaume vandale depuis la mort de Genséric. Le désir de marquer sa distance par rapport au roi Masuna et au roi des Ucutumani de la région d'Igilgili n'y est peut être pas non plus étranger. Le rêve impérial de Masties, qui a duré dix ans a sans doute pris fin au moment de la reconquête Byzantine; en tous cas, Masties, qui était @!#$ sut pratiquer une habile politique d'équilibre entre les Romains, c'est à dire, selon la terminologie de l’époque, les Byzantins, et les Maures; c'est Vartaia, qui était à la fois son parent et son vassal et dont l’autorité s’exerçait de l’Aurès au Hodna, qui l'affirme. t on cru
De la brève occupation vandale de l’Aurès il n'est rien resté, sinon, a-t-on cru parfois, des traces génétiques dans la population. Certains se sont plu à imaginer que les blonds aux yeux bleus, que l'on y rencontre assez communément, pourraient être les descendants des guerriers vandales. Cette croyance a pour origine un épisode de la « Guerre des Vandales » où Procope rapporte que 400 prisonniers vandales que Solomon renvoyait à Byzance, par mer, ont réussi à débarquer en Afrique et se sont réfugiés, les uns en Maurétanie, les autres dans l'Aurès.
En fait le siècle vandale (435 535) est essentiellement, pour les deux parties de l'Aurès un siècle de reconquête maure, qui se fit aux dépens des Libyens romanisés du massif.
P. MORIZOT
Source: Encyclopédie berbère, pp.1103-1106
À suivre
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