Auteur: Awrès
Date: 2007-03-12 17:31:57
AURES in ENCYCLOPEDIE BERBERE:
8-L'Aurès sous l'administration française
La conquête ( suite)
Dès lors que l'on a été conduit à abandonner l'image de l'Aurasien éternel rebelle de l'Histoire, il s'impose de revoir d'un oeil nouveau tout ce qui a été écrit sur les troubles qualifiés d'insurrection qui se sont produits en 1859, en 1879 et de 1916 à 1921.
L'analyse des faits a été compliqué par le partage administratif maintenu jusqu'en 1912, de l'Aurès en deux zones : la moitié nord-ouest s'est trouvée dépendre d'autorités situés à Batna et la moitié sud-est d'autorités installées à Biskra, cet état de choses résultant de l'orientation générale des lignes du relief qui ont pour effet de tourner une partie des montagnards vers Timgad et Lambèse et, après sa fondation, vers Batna et une autre vers Biskra et les Zibans. De cet état de choses il ne faudrait cependant pas conclure à deux Aurès absolument séparés, la dépression du Châra, on l'a vu plus haut, étant, en été, un grand lieu de rencontres entre montagnards et nomades, entre arabophones et berbérophones.
Ce partage a eu des conséquences importantes en raison de la situation particulière dans laquelle le bureau arabe de Biskra s'est trouvé dès les lendemains de la conquête. Théoriquement il n'y avait aucune différence dans la façon d'administrer à Batna et à Biskra. Ici comme là l'administration était entre les mains des officiers.
En réalité, à Biskra le pouvoir était passé à la famille Ben Gana, alliée au dernier bey, de qui dépendait donc tout le vaste territoire saharien limitrophe de l'Aurès.
C'est aux Ben Gana que la France avait confié le soin d'intervenir dans les affaires des populations de l'Ahmar Khaddou et, d'une façon plus générale dans les affaires de tous les montagnards que la recherche de pâturages conduisait en bordure du désert. De très longue date ceux-ci étaient devenus propriétaires de jardins dans les oasis du piémont et s'étaient fait reconnaître des droits de parcours dans le Zab oriental. D'où des conflits d'intérêt doublés d'un vieil antagonisme entre gens qui ne vivaient pas de la même façon et ne parlaient pas la même langue.
Cet antagonisme se trouva renforcé du jour où les Ben Gana investis de pouvoir sans limites, en vinrent à prendre le parti des Sahariens. C'est ainsi qu'en 1845 les gens d'en haut se virent contester des droits de pacage qui étaient pour eux d'un intérêt vital et se firent razzier par les Sahariens un important cheptel. Il en résulta un état de tension permanente entre les uns et les autres. Les montagnards intervinrent par la suite pour faire reconnaître leurs droits de propriété dans l'oasis de Sidi Okba.
Présentées aux autorités françaises par les Ben Gana, de telles actions apparurent comme autant d'atteintes à la souveraineté française et, comme il y avait dans l'Ahmar Khaddou un marabout influent qui leur portait ombrage, il fut facile à ceux-ci d'évoquer le spectre de la guerre sainte.
Déjà, à Biskra, on voyait tout l'Aurès s'embraser. On se dépêcha donc de réunir des forces extrêmement importantes pour une campagne qui dura trois jours, se termina par la destruction de la zaouia de Sidi Masmoudi, l'incendie de la guelaa des Ahl Ghoufi, enfin l'arrestation de Si Saddok chef de cette zaouïa, et de plusieurs membres de sa famille. On les interna dans l'île de Sainte Marguerite après que leur condamnation à mort eut été commuée en détention à perpétuité.
Malgré une ampleur et une durée sensiblement plus grandes, les troubles de 1879 peuvent difficilement être assimilés à une insurrection c'est-à-dire à la révolte généralisée et organisée de tout un peuple contre la présence française.
Leur déclenchement est imputable au Bureau Arabe de Batna qui, ayant appris par ses sources habituelles d'information - ils n'en avaient guère d'autres que des caïds - qu'un personnage religieux jusqu'alors inconnu créait une certaine effervescence chez les Touaba, envoya deux cavaliers pour l'appréhender. Nul ne sait comment se passèrent les choses; toujours est-il qu'un coup de feu partit de la foule et que les deux cavaliers furent tués.
Ce fut le début de désordres très graves qui affectèrent les Touaba et les Beni-bou Slimane. Dans les jours qui suivirent deux caïds furent tués, un troisième agressé.
De Batna comme de Biskra, des troupes entrèrent en campagne.
Dès le premier engagement ce fut la débandade parmi les révoltés « armés de mauvais fusil et de simples bâtons » et la fuite vers le Sahara des Lehala, la fraction la plus compromise des Touaba. En plein été, les goums sahariens lancés à la poursuite de leurs ennemis traditionnels « ne trouvèrent plus que des cadavres déjà calcinés et desséchés. »
A propos de cette malheureuse affaire une première constatation s'impose: en montagne la fin-mai, les mois de juin et de juillet sont les temps où les travaux des champs se succèdent à un rythme accéléré : moissons, transports des gerbes, battages, récolte des fruits, préparation du sol pour les cultures d'été, irrigations de jour et de nuit ne laissent aucun répit. C'est le temps où l'on est le plus tenu, c'est aussi celui où les biens que l'on possède, les récoltes sur pied, sont les plus exposés. Des troubles ne peuvent donc se concevoir sans des actes attentatoires à l'honneur des montagnards.
Seul à s'être attaché à l'étude de l'Aurès, seul à y avoir longuement séjourné, trois ans avant les événements, et à y avoir acquis en plus de celle de l'arabe, quelque connaissance du dialecte chaouïa, Emile Masqueray est le seul à avoir pu analyser les faits. Voici ce qu'il a écrit à leur sujet :
«La conquête française modifia l'organisation barbare de l'Aurès tout entier par secousses et sans règles fixes. On réunit des groupes autrefois hostiles pour composer les Amamra ou les Ouled Abdi actuels, d'autre part on laissa subsister sans y rien changer d'anciennes oppositions en quelque sorte nationales... Nous leur avons imposé des cadis en 1866... il y avait de petits saints locaux inoffensifs à la façon des saints d'Espagne ou d'Italie. On s'en effraya, on leur fit la guerre et, centralisant ainsi par ignorance à notre détriment, on poussa leurs dévots vers les confréries des khouans... »
La seule affirmation contestable de Masqueray est celle selon laquelle la France aurait islamisé l'Aurès.
Comment ne pas le suivre totalement, en revanche, quand il dit que « faute d'argent - ou, par la suite faute d'attention portée aux montagnards - on ne s'occupa ni de tracer des routes - reproche encore valable jusqu'à la veille de l'insurrection - ni d'y créer des marchés ou des écoles », quand passant sur le terrain politique il observe qu'« après avoir beaucoup remanié, on en vint à remettre le commandement de diverses régions aurasiques à des personnages indigènes extrêmement divers quant à leur origine, parmi lesquels certains appartenaient à des familles étrangères que les Aurasiens considéraient comme leurs ennemis invétérés ».
Comment ne pas voir une autre explication des événements de cette année là dans les propos suivants tenus devant lui par les Touaba : « Pourquoi ne nous gouvernez vous pas vous-même?... Vous vous êtes des gens de justice, des Cheurfa. Or nous ne communiquons jamais avec vous ».
Masqueray trouvera en des mots très justes, les explications aux erreurs de la France, « la confusion effroyable de la société africaine au lendemain de notre conquête et notre ignorance complète non seulement de la configuration du sol, des populations, des langues mais même de la religion mahométane encore si mal connue... Force fut au gouvernement de se contenter tantôt de serviteurs indigènes qu'il ne pouvait remplacer, tantôt même d'institutions vicieuses qu'il ne pouvait refondre ... »
J. MORIZOT
Source: Encyclopédie berbère, pp.1125-1127
(à suivre)
|
|