Auteur: Awrès
Date: 2007-03-30 18:27:23
AURES in ENCYCLOPEDIE BERBERE
8- L'Aurès sous l'administration française (suite)
L'entre deux guerres.
Pour les jeunes qui en revinrent, la guerre fut la source d'expériences diverses souvent bien acceptées.
Pour des familles, pauvres comme la plupart des familles aurasiennes, ce fur le point de départ d'une amélioration de leur sort sous la forme de soldes, de primes, d'allocations diverses et aussi de salaires, de nombreux jeunes étant partis s'embaucher dans les usines sous la pression des autorités.
Habitués au mépris des autres, les Aurasiens apprécièrent l'accueil qui leur fut fait en France - dès cette époque il y eut des mariages mixtes. On en vit beaucoup repartir volontiers après la fin des hostilités quand leurs anciens employeurs firent de nouveau appel à eux. Ainsi les gens de l'Aurès firent-ils partie de cette émigration que Robert Montagne a qualifiée d'ancienne par rapport à celle qui se généraliserait une vingtaine d'années plus tard et qui devrait se contenter d'emplois nettement moins bien rémunérés.
L'émigration fut extrêmement bénéfique pour les montagnards de l'Aurès. Elle modifia considérablement leurs conditions d'existence.
Dans la vallée de l'Oued Abdi où les départs furent particulièrement nombreux c'est dès 1920 qu'apparaissent les premiers changements, la première boutique, la première machine à coudre, le premier tailleur, le premier café.
Avec le recul du temps, l'entre-deux guerres peut être considéré comme un période particulièrement heureuse pour cette vallée traditionnellement ouverte qui avait vu s'ouvrir à elle un autre monde.
A travers les récits que firent les montagnards revenus au pays, la France apparut comme une sorte de paradis.
Sensiblement dans le même temps était arrivé dans le massif un type de Français tout à fait nouveau : il s'agit des premiers instituteurs venus généralement en ménage, recrutés avec soin et bien préparés à leur tâches par leur passage par la section spéciale de l'Ecole normale de Bouzaréah; ils s’étaient installés au milieu d'eux dans les quelques écoles nouvellement construites, là où l'ouverture d'une route l'avait rendu possible.
Ils avaient apporté un savoir scolaire que le développement de l'émigration faisait de plus en plus apprécier mais aussi une compétence assez générale en matière de technique horticole – à Menaa on se souvient encore des premiers initiateurs - une manière de vivre qui impressionna favorablement et une disponibilité et un désintéressement qui en firent des conseillers écoutés.
Les résultats obtenus notamment à Arris et à Menaa furent remarquables. Les jeunes Chaouïa sortant de l'école au niveau du certificat d'études avaient acquis connaissance du français que l'on n'aurait pas toujours trouvé en métropole.
Les esprits étaient donc bien préparés à l'accueil des Français dont le séjour était rendu possible depuis peu grâce à la construction par les soins du Gouverneur général Lutaud de plusieurs bordj hôtels destinés à l'hébergement des agents administratifs et des touristes comme aussi des chercheurs qui allaient se révéler de plus en plus nombreux.
En 1918, alors que la guerre n'est pas finie et que quelques « bandits » courent encore, l'administrateur de la commune mixte de l'Aurès permettra à une jeune femme de trente ans, Odette Keun, de parcourir le massif jusque dans ses parties les plus difficilement accessibles en lui donnant comme guide un de ses cavaliers.
Odette Keun souhaitera revenir quelques années plus tard pour découvrir l’Aurès oriental et saharien. Nous lui devons des relations de voyage pleines d'intérêt d'un pays demeuré jusqu'alors à peu près inconnu.
En 1928, une femme encore, Mathéa Gaudry, va écrire La femme chaouïa de l’Aurès, importante « étude de sociologie berbère», produit d'une enquête par questionnaire effectuée en 1923 auprès d'instituteurs de la région, complétée par deux séjours dans les vallées de l'oued El Abiod et de l'oued Abdi.
De 1932 à 1936, Robert Laffitte passera la moitié de son temps à circuler dans la montagne le plus souvent à pied, pour travailler à son «Etude géologique de l’Aurès » et les 20 000 km qu'il estime avoir parcouru ont fait du dernier doyen de la Faculté des Sciences d'Alger l'homme le mieux informé sur la vie des Aurasiens à cette époque.
Un peu après lui arrivaient les envoyés du Musée de l'homme, Jacques Faublée, Thérèse Rivière et Germaine Tillon auxquels la connaissance de l'Aurès doit beaucoup, puis une mission de l'Institut Pasteur dirigée par les docteurs Parrot, Foley et Clastrier qui durant quatorze mois s'installèrent à Ghoufi dans la moyenne vallée de l'Oued El Abiod en vue d'étudier les moyens de prévenir et de guérir le paludisme.
Parcouraient aussi la montagne de façon habituelle dans le même temps des inspecteurs des Eaux et Forêts à la tâche bien ingrate.
On ne manque donc pas de témoignages sur l'état d'esprit des montagnards entre les deux guerres.
Ils concordent tous sur deux points la sécurité totale qui régnait alors, on allait partout en toute confiance, et l'hospitalité que l'on était assuré de trouver parmi les plus pauvres.
Or l'historien qui consulte aujourd'hui les archives d'Aix-en-Provence n'y trouve qu'un dossier 20 H 8 intitulé «Les troubles de l'Aurès» se rapportant aux années 1937-1938 et à la vallée de l'Oued Abdi.
Dans son numéro du 3 décembre 1937, le journal réformiste «El Bassaïr» écrivait, il est vrai, que «L'Aurès avait été ébranlée par une révolution religieuse et sociale comme l'histoire de ce pays n'en avait jamais rencontré ».
A quoi se ramènent exactement les faits?
Dans les années 1936-1938 les autorités françaises étaient inquiètes du développement qu'avait pris spécialement dans le Constantinois le mouvement réformiste des Ouléma sous l'inspiration de son chef, le cheikh Abdelhamid Benbadis.
Des attaques extrêmement violentes sous le plan verbal étaient menées par ses représentants contre les zaouïa et les marabouts.
L'Aurès pouvait d'autant moins être à l'abri de ces attaques que la manière de vivre des montagnards et la liberté des femmes choquaient profondément le puritanisme des Ouléma.
Des adeptes du mouvement furent envoyés sur les lieux à l'occasion de fêtes avec l'intention d'interdire ce qui leur paraissait blâmable. Une telle intrusion parut inacceptable aux Aurasiens qui réagirent avec force. Il y eut des mots, il y eut des coups; et cela n'alla guère plus loin; mais les autorités locales, se saisissant de tels incidents très localisés, se proposèrent, avec l'appui de l'opinion, de les exploiter contre les Réformistes en grossissant les faits et en attribuant un caractère politique à ce qui n'avait, comme l'avait écrit El-Bassaïr, qu'un caractère religieux et social.
En fait, à la veille de la guerre, le calme le plus complet régnait dans l’Aurès, où tous les fonctionnaires de responsabilité, en poste à Arris en 1937, avaient été déplacés à la suite de la décision judiciaire qui, dès le 6 janvier 1938, avait acquitté le représentant local de l'Association des Ouléma.
Vint la guerre : partout en Algérie elle fit taire les revendications et la mobilisation s'effectua sans les tensions qui avaient accompagné celle de 1914. Une solidarité nouvelle s'établit face aux difficultés.
Dans l'Aurès, particulièrement, il fallut faire face à la pénurie qui s'était rapidement créée avec la rupture des relations entre l'Algérie et la métropole. Il fallut apporter à la population de l'alimentation et des tissus. On dut tirer meilleur parti des ressources locales et c'est ainsi que l'Administration fut amenée à ouvrir des chantiers de traitement de l'alfa.
Les ficelles, les cordes, les corbeilles, les sacs en alfa vinrent remplacer sur le marché les productions de l'Inde.
On fit donc appel davantage aux Aurasiens, une collaboration confiante et profitable s'établit. Les contacts furent beaucoup plus nombreux, amplifiés du reste par la coupure avec la métropole qui suspendit les départs massifs du début de l'été. Et c'est à cette époque que beaucoup de Français découvrirent le massif où la sécurité était demeurée totale.
Tel était l'Aurès à la fin de l'année 1942, douze ans par conséquent avant des événements alors absolument inimaginables.
Dans cet Aurès si paisible rien n'avait été fait en prévision d'événements nouveaux. Chargés de très lourdes responsabilités, des chefs de commune formés dans le milieu algérien conservaient une vision des choses qui ne s'était pas modifiée au cours de leur carrière.
Assurés d'être les seuls à savoir comment il convenait d'administrer « les indigènes », ils abandonnaient à leurs adjoints venus de France des tâches subalternes.
Ils furent complètement surpris par les événements.
Il est vrai qu'ici, dans l'Aurès, l'affaire fut remarquablement menée.
J. MORIZOT
Source: Encyclopédie berbère, pp.1132-1134
|
|