Auteur: Aras
Date: 2007-03-30 18:35:52
Les femmes rurales de l’Aurès et la production poétique (suite)
Par : Naziha HAMOUDA
In : Peuples Méditerranéens, No. 22-23, Janv-Juin 1983, pp.267-279
À partir des années trente l’Aurès va être un terrain d’agitation et de propagande pour deux courants : le Mouvement réformiste badisien et le P.P.A. (Parti du peuple algérien de Messali). Tous deux font de la religion une référence fondamentale bien que leurs pratiques et leurs buts soient différents.
Le Mouvement réformiste algérien s’inspirant de la Nahda (ou Renaissance islamique née en Égypte à la fin du XIXe siècle) définissait l’identité nationale par 1'arabo-islamisme et prônait la culture s'inscrivant dans le cadre de ces valeurs comme moyen de ressusciter l'entité nationale algérienne. Le réformisme va donc lutter contre ce qui n'est pas islamique et en particulier contre la religiosité des ruraux ou / et les cultures berbères à travers le maraboutisme qui recouvre, à travers les marabouts ou saints locaux, une manière peu orthodoxe d'islamisation des cultes agraires.
C’est par de jeunes badisiens ayant étudié à Constantine (ville d’où rayonne Ben Badis) et dont un certain nombre sont aurèsiens que les confréries maraboutiques et les rites antérieurs à 1'islam ont été persécutés.
Cette lutte contre les « ténèbres de l’ignorance » a été menée par le moyen de la création de medersas (écoles), de clubs (nawadi) et aussi de brigades de militants qui utilisaient la violence contre ceux qui, pensaient-ils, ne les respectaient pas.
C’est alors que les mariages avec ghayta (hautbois) et la participation des azriat ont commencé à être interdits.
« Il y a plus de quarante ans, nous dit une femme, quand mon oncle a organisé un grand mariage avec la ghayta, en pleine fête un groupe de jeunes envoyés par les Oulémas se sont approchés du musicien et lui ont arraché l’instrument de musique de la bouche. La Djemaa est allée demander des explications. C’est à ce moment qu'ils leur ont répondu que ces pratiques sont interdites par l’islam. Ils nous ont dit que la ghayta est l’oeuvre du diable. Ma famille qui est maraboutique n’a plus organisé de telles fêtes. »
Un autre témoignage d'un ancien badisien nous décrit d'autres formes de dissuasion: « C'est par l'intermédiaire des khotbas (prêches) dans les mosquées du darse (cours) à la medersa, des rencontres avec les; représentants des autres vallées du Mouvement réformiste, que les pratiques non conformes à la religion ont été annulées. Il nous arrivait de faire appel à la violence pour arrêter la ghayta. L'islam a interdit tout ce qui est péché. Est considéré comme péché touts jouissance, car ce qu'on condamne réellement ici n'est nullement la ghayta mais plutôt ce à quoi elle renvoie, c'est-à-dire la azrith qui est accompagnée par la gheyta et qui on fait le centre d'intérêt de la fête et des spectateurs.
Sachant que le statut de azrith englobe non seulement sa fonction d'artiste qui n'a pas de rapport monétaire avec sa pratique du chant et de la danse [puisqu'elle ne perçoit pas de salaire mais ce que les spectateurs veulent bien lui donner on reconnaissance de son talent] mais la reconnaissance de son statut de femme libre.
On invite thaazrith à une fête, elles prend les repas avec les invités et les membres de la famille tandis qu'une danseuse de la ville se fait payer la soirée et reçoit le genre d'accueil qu'on fait à une invitée étrangère »
Quant au P.PA, travaillant dans la clandestinité, ses moyens étaient ....
(à suivre)
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Note:
Les paragraphes d’aujourd’hui ressortent bien l’influence du Mouvement réformiste badisien en Aurès, durant les années 30. En effet, le Mouvement a essayer de réorganiser la vie privée et sociale des aurèsiens conformément aux normes et valeurs de l'islam, mais heureusement ou malheureusement ( tout est relatif), il a donné un coup fatal à majorité des traditions ancestrales : tatouages, le pèlerinage au Dj. Bous ( adrar n wadaf) qui était le seul rendez-vous annuel de plusieurs vallées auresiennes ( ighzer amellal, ighzer n abdi, ighzer azeggwagh, ighzer n ah fedhala, etc.) , la nechra, le culte des arbres, célébrations des anciennes fêtes dites païennes, les carnavals ( avant les années 30, les carnavals les plus célèbres en Algérie étaient ceux de l’Aurès et de Ouargala), etc.…
Bref, pour plus d’information sur ce sujet, je joins cet extrait qui provient du message « Aures in Encyclopédie berbère » qui se trouve au même forum.
[ L'historien qui consulte aujourd'hui les archives d'Aix-en-Provence n'y trouve qu'un dossier 20 H 8 intitulé «Les troubles de l'Aurès» se rapportant aux années 1937-1938 et à la vallée de l'Oued Abdi.
Dans son numéro du 3 décembre 1937, le journal réformiste «El Bassaïr» écrivait, il est vrai, que «L'Aurès avait été ébranlée par une révolution religieuse et sociale comme l'histoire de ce pays n'en avait jamais rencontré ».
A quoi se ramènent exactement les faits?
Dans les années 1936-1938 les autorités françaises étaient inquiètes du développement qu'avait pris spécialement dans le Constantinois le mouvement réformiste des Ouléma sous l'inspiration de son chef, le cheikh Abdelhamid Benbadis.
Des attaques extrêmement violentes sous le plan verbal étaient menées par ses représentants contre les zaouïa et les marabouts.
L'Aurès pouvait d'autant moins être à l'abri de ces attaques que la manière de vivre des montagnards et la liberté des femmes choquaient profondément le puritanisme des Ouléma.
Des adeptes du mouvement furent envoyés sur les lieux à l'occasion de fêtes avec l'intention d'interdire ce qui leur paraissait blâmable. Une telle intrusion parut inacceptable aux Aurasiens qui réagirent avec force...]
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